Hélène Sanguinetti, Do not cross / Ne pas franchir par Tristan Hordé
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Le livre commence par un « À », page 7, pour dédier le livre, page 9, à trois créatrices, chacune représentée par la photographie d’une œuvre, puis nommée : Kiki Smith, Germaine Richier et Sylvie Lobato : un quatrième nom suit, « Claudine Galea, femme de l’être », écrivaine, notamment pour le théâtre. Une table des matières énumère les huit ensembles titrés avec un sous-titre entre parenthèses, l’un souvent peu en accord avec l’autre, par exemple : IV. Le Prince (et les Lapins) ; elle précède une page qui renseigne sur les œuvres photographiées et sur une dernière photographie (p. 1 et 116) d’un bas-relief de l’auteure titré Do not cross. Un seul ensemble est, explicitement, en relation avec les noms cités, le dernier, « VIII. Germaine (et Capu di Fenu) ». Partout le lecteur d’Hélène Sanguinetti reconnaîtra la fantaisie sans limites qui lui est propre ; il entre dans un univers où les repères spatiaux et temporels ont à peu près disparu et sont à construire (si l’on tient à avoir des repères), où l’usage de la langue, de l’édition d’un texte s’écartent sans gêne des normes.
Une page liminaire présente une liste de personnages, ce qui laisse entendre que le lecteur lira divers moments d’une pièce de théâtre. Si "Nancy" évoque plutôt le monde d’aujourd’hui, d’autres noms renvoient, directement ou non, à la tradition chrétienne, comme "l’Âne", "Josèphe avec l’Ânon »", "Sauveur" — celui-ci accompagné d’une précision, « visage-gaze, corps emballé ». Sont énumérés ensuite des pronoms (« Je », « Tu », « Elle »), et après « Germaine », isolé, viennent sans hiérarchie des noms de personnages qui appartiennent pour certains au domaine du conte, comme Fille-bleue, Vieille femme, Prince, etc., d’autres à un large bestiaire : Loups, lapins, Grand singe, hibou, etc. ; est ajouté un nom de lieu naturel de la Corse du sud, Capu di Fenu, et la série s’achève par un « etc. » prometteur.
Le texte fait régulièrement référence à des récits de la tradition, contes ou non, avec des allusions plus ou moins transparentes. On reconnaît ici la présence de l’Ogre qui, trompé par le Petit Poucet, dévorera ses propres enfants (« maison s’éclaire 7 filles dorment »), la sorcière jetée dans le four sort du conte de Grimm, Hansel et Gretel, ailleurs on se souvient que « les ronces s’ouvrent », dans La Belle au Bois dormant, pour laisser passer le Prince, on n’a pas oublié que le loup affamé ruse dans Le Petit Chaperon Rouge, dans Les Trois petits Cochons comme dans Le Loup et l’Agneau de La Fontaine ; etc. La perte du chemin dans la forêt (« Je me suis perdue dans la forêt et je n’ai pas de pain ») est un thème classique qui peut, notamment, évoquer Blanche Neige. Des contes sont liés à des pièces de Claudine Galea, qui revisite Blanche Neige avec Blanche-Neige foutue forêt et, également, Le Petit Chaperon Rouge avec Au bois pour dénoncer, entre autres, les violences sexuelles.
Hélène Sanguinetti rapporte aussi avec humour une anecdote très connue, la mort du fils aîné du roi Louis VI le Gros, en 1131, et ce qui l’a suivie :
En avant !!!!
Mais cochon déboule sur cheval s’écroule et cavalier
tête fendue corps écrasé
finit ainsi sa vie
Quel fatum !
15 ans de Philippe roi de France
rompus par un cochon
Ouille ouille ouille
Beaucoup s’en tordaient de rire
mais Vierge donna Lys et Azur
Chacun repèrera (ou imaginera) des allusions littéraires variées à partir de quelques éléments dans un fragment de récit ; ainsi, la mention d’un prince qui vivait dans les arbres fait se souvenir de Côme (qui n’était pas prince mais baron) dans Le baron perché d’Italo Calvino. Puisque Rose, ici, « décore les lapins de Pâques en chocolat » et vit sous les toits, elle ressemble à Mimi qui, dans La Bohème de Puccini brode des fleurs sur tissu et a un logement identique.
Rien à chercher dans la mention d’une troupe de chevaliers : Hélène Sanguinetti cite sa source, un roman de Chrétien — Chrétien de Troyes—, ce qui conduit à un des motifs récurrents de Do not touch, l’amour des corps. Passant sous les remparts de la ville, les chevaliers pensent à l’amour qui les attendrait dans la ville, et « s’en rapprocher ferait prendre feu au bon endroit / peut-être ». On relèvera quantité de notations relatives à la vie amoureuse des corps, ce qui s’accorde pour l’essentiel avec les œuvres des plasticiennes citées. Les allusions sont sans équivoque, comme « rien qu’amour entre mes cuisses » ou « un jeu :/ se basculer entre les jambes » ; on pense parfois à des gestes toujours trop courants dans notre société (« soulever ton bas de robe / pour voir »), à d’autres — provocation d’Hélène Sanguinetti — qui éloignent du "bienséant" : la fille se regarde dans le miroir des toilettes « et rien / pour s’essuyer ». Les animaux sont présents aussi dans les corps amoureux, de la mention d’une Ourse en rut ou de l’introduction du loup pour parler des humains, « Devenir un peu loup en t’embrassant / amour inspire des métamorphoses ». Quant à la reproduction du bas-relief de l’autrice, elle illustre avec humour par la position du couple le titre Do not touch, doublant l’injonction fréquente dans les musées avec Ne pas dépasser.
Les allusions précises aux artistes mentionnées semblent rares et importent peu, sauf celles relatives à Germaine Richier à qui le dernier ensemble est consacré, : « VIII. Germaine (et Capu di Fenu) ». Une de ses œuvres est mentionnée, « Buste n° 12, plein de tout ce qui reste tout ce qui viendra », et la ville où elle a vécu pendant la Seconde Guerre mondiale avec « Germaine est dans un train / Lui, sur le quai / : Quel froid à Zurich ». Le lien établi avec la sculptrice est très fort, la date de son décès, 14 juillet 1959, clôt le livre et Hélène Sanguinetti elle-même est devenue ici un personnage qui engage un dialogue avec Germaine Richier, comme dans « Te connaître m’aurait évité / beaucoup d’erreurs », « Marcher avec toi sur la plage », etc., et elle mentionne l’adresse de sa propre enfance à Marseille.
L’autrice est surtout présente par la continuité de son écriture d’un livre à l’autre. Ce n’est pas tel ou tel jeu avec les normes qui compte mais leur accumulation. On note la classique absence de ponctuation mais aussi une ponctuation "aberrante", « Es-tu, déjà, Vieille, femme, avec, ta, vie, mangée et qu’aucun désir d’aucune sorte n’habite ? » ; on relève, sans que ce soit systématique, l’absence d’article devant un nom (« Regarder mer, écouter nuit »), le jeu entre romain et italique, entre le corps des lettres qui, parfois, marque un changement dans la voix d’un personnage : quand Josèphe parle avec sa petite voix, suit un « La barbe !!!! Josèphe ! » dans un corps imposant. Ce qui est plus propre à l’autrice, c’est l’emploi de lignes de points et d’autres signes typographiques dans la page, en lignes horizontale, verticale, en biais, etc. et, ici, seulement dans la dernière partie, de lignes formant des figures géométriques simples, entrant parfois dans le texte ; l’ensemble change la lecture, le texte devenant parfois autant à regarder qu’à lire.
D’autres lectures pourront détailler une thématique complexe, l’essentiel me semble être de suivre ce qu’il y a de joie manifeste dans les poèmes de Do not touch : on ne suivra pas ce conseil, appréciant ce vers isolé lu comme adressé aux lecteurs : « Mille mercis, vous toutes et tous d’être là ».