Nathalie Léger a publié chez P.O.L trois récits autour de trois femmes, la comtesse de Castiglione (L’Exposition, 2008), l’actrice Barbara Loden (Supplément à la vie de Barbara Loden, 2012) et l’actrice Pippa Bacca (La Robe blanche, 2018), un récit autobiographique (Suivant l’azur, 2020). On se souvient aussi de son très pertinent essai Les Vies silencieuses de Samuel Beckett (Allia, 2006) et, qu’avec Marianne Alphant, elle a organisé l’exposition consacrée à l’écrivain au Centre Pompidou (2007) et en a préparé le catalogue. Ajoutons l’édition des écrits sur le théâtre d’Antoine Vitez et de cours au Collège de France de Roland Barthes. Elle dirige aujourd’hui l’IMEC.
Dans ce nouveau roman, qui met encore en scène une femme, après les deux premières séquences avec un "on" sujet, le "je" d’une narratrice prend en charge le récit ; récit construit avec, en creux, un personnage absent qui apparaît très tard et la narratrice adopte diverses stratégies pour en retarder la venue. Elle dit recevoir par téléphone une commande, qu’elle accepte : écrire les paroles d’un documentaire de 13 minutes dans une série titrée, Cas de conscience ; il lui est donné pour sujets possibles la trahison, l’abandon, elle choisit d’écrire à propos de ce qu’est un aveu. La voix intervient ensuite pour suivre les progrès de la rédaction, encourager, suggérant de diviser le texte en séquences — par exemple 195 — et c’est le nombre retenu pour le livre ; dans la dernière partie, retournement : elle annule la commande. On peut imaginer que la narratrice s’est décidée à écrire sans intervention extérieure, hypothèse confortée par le fait qu’elle a entreposé dans un petit réfrigérateur des centaines de pages non publiées (dont une thèse non soutenue) : pourquoi aurait-elle été sollicitée ?
Son frère, qui enseigne la linguistique, vit sur le même palier ; lui propose un titre, Le Principe de Wellington ; il ne s’agit pas tant de rappeler l’anecdote qui réjouissait Freud (voir internet à ce sujet) que d’en reprendre la conclusion à propos de l’usage des mots : il vaut mieux dans certaines situations se taire. La narratrice a déjà cité Wittgenstein, « ce dont on ne peut parler il faut le taire », ce qui peut s’appliquer à tout discours sur les sentiments. Faut-il avouer l’inavouable, comment en faire l’aveu ?
La première séquence répond à sa manière, « On voudrait s’empêcher, dissimuler, se taire — on parle, on dit encore ». La narratrice écrit en effet beaucoup à propos de sa vie ; elle a essayé de comprendre les raisons de l’enfermement d’Emily Dickinson et a publié un essai, Soustraction Dickinson, mais elle vit elle-même quasiment recluse dans sa cuisine, « C’est là que j’ai décidé de me retirer définitivement après l’échec de ma Soustraction ». Elle consacre beaucoup de temps à classer, à mettre en ordre des dossiers, les défaire et les recomposer, « on aurait pu penser qu’il manquait quelque chose à mon existence », conclut-elle de ses activités répétitives, de son obsession du rangement. Elle prétend, comme « les primitifs des premiers anthropologues », abolir la différence entre le mot et la chose, entre le nom et le corps, donc, comme pour eux, le nom doit rester secret. Elle est comme écartée de sa propre personne et imagine que la solution pour se (re)trouver serait de se mettre dans la peau de quelqu’un qui existe, auteur ou autrice, ou d’un personnage littéraire ; vivre donc par imitation, en copiant les comportements lus ou vus, « faute de pouvoir disposer de mes propres faits et gestes ». Elle traverse ainsi des figures multiples qui ne peuvent pourtant lui donner une identité, Moby Dick, Marguerite Duras, Robert Musil, Virginia Woolf, Nathaniel Hawthorne, Melville, Conrad, John Wayne, Bette Davis, Thomas Bernhard, etc. Elle tente enfin de reproduire une performance de Jochen Gers, crier jusqu’à l’épuisement, quand le téléphone et la commande l’interrompent.
Pourquoi retenir le mot "aveu" ? Il lui « avait aussitôt rappelé quelque chose. Quelque chose de persistant, de banalement vrai, de trop connu », cependant le quelque chose reste sans contenu. Ce qui préoccupe alors la narratrice, c’est l’impossibilité d’écrire sans le premier mot et, du 21 septembre 2021 au 11 janvier 2022, elle s’obstine à vouloir trouver ce sésame et conduit une enquête à travers livres et films où il est question d’aveu. Le lecteur se remémore avec la narratrice un mot d’Alfred de Musset à George Sand, des images d’un film adapté d’un roman de Gabriel Garcia Marquez, des mots amoureux de Baisers volés, des sentiments de Tatiana dans Eugène Onéguine ; il se demande avec la narratrice pourquoi l’aveu de l’amour est nécessaire puisque l’autre l’a deviné, « pourquoi faire des phrases, sinon pour éviter de mourir ? », et le cas de Mme de Mortsauf est rappelé qui meurt de n’avoir pas avoué son amour. C’est au cours de ce remuement de situations autour de l’aveu qu’apparaît le nom de Viviane Salver et que le récit tourne vers le passé du "je" : ce nom, resté jusqu’alors "secret", « m’interdit d’inventer, il m’empêche d’esquiver », et il entraîne un changement complet dans ce qui sera évoqué :
Quelle faute avais-je donc commise ? (p. 69)
Quelle faute ai-je donc commise ? (p.71) maintenant que j’ai dit son nom tout est emporté dans l’éboulement lent, presque engourdi de la mémoire qui vient s’échouer devant une scène précise. (p.72)
Scène violente, celle qui était pour elle son double, Viviane Salver, est revue sur un lit d’hôpital et seule la bouche reste visible dans son visage. Ce qui suit est encore évitement de dire ce qui a eu lieu. Viviane Salver, sauvée de son suicide, ne prononcerait que trois mots, « Va lui dire » — dire son amour à un homme qui ne l’aurait peut-être même pas regardée. La narratrice raconte s’être exécutée, mais la scène de la rencontre, sans ambiguïté est une scène amoureuse entre l’homme et elle. Il n’y aura pas d’aveu. La narratrice rapporte que son amie, en août 1975, s’est dévêtue sur la plage et a nagé jusqu’à ne plus pouvoir revenir. Elle a conservé le journal qui relate le fait, mais son frère (qui a aimé Viviane Salver) a gardé lui aussi l’article : cela s’est passé en 1985 et non dans le temps de l’adolescence des deux amies.
Le principe de Wellington est un roman plus complexe que ne le laisserait penser mes brefs commentaires. Le nom même de Viviane Salver éloigne de son sort, Viviane est directement rattaché au latin "vivus", « vivant », et le nom est lié au verbe "salvare", « sauver » ; l’abondance et la variété des références données par la narratrice pour retarder d’aborder sa propre réalité plongent le lecteur dans des fictions parallèles, et il en vient peut-être à conclure « on de doit pas prononcer tous les mots ».
