Robert Pinget - Quelqu'un par Jacques Barbaut
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« Ce qui est dit n’est jamais dit puisque on peut le dire autrement. » [p. 57]
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Pour quiconque — soumis ou consentant — dut en passer par quelques heures de cours d’ancien, voire de moyen français, et se procurer, aux fins d’études grammaticales et de traduction, disons le Roman de la Rose, Lancelot, Tristan et Iseut, Raoul de Cambrai ou Conon de Béthune, connaît au moins de réputation la collection « Textes Littéraires Français », abritée par la centenaire Librairie Droz — « livres d’érudition » constituant leur baseline.
(Le vérifier en consultant les cinq dernières pages — « Dernières parutions » — du présent volume listant les numéros 621 à 666 : pour la plupart des auteurs du XVIe et siècles antérieurs, et quelques « modernes » : Diderot, Flaubert, Max Jacob, Saint-Exupéry…)
Réelle stupéfaction d’apprendre que le numéro 667 constituait une « édition critique » de Quelqu’un, de Robert Pinget (lu initialement en 1982).
Quelqu’un fut imprimé le 5 octobre 1965 ; à la fin de novembre, le jury, exclusivement féminin, du Prix Femina, lui décerne son prix (ironie de l’histoire pour ce soliloque foncièrement misogyne — ou férocement misanthrope) ; le succès implique un retirage : et l’on constatera entre la première et la seconde version (devenue « définitive ») que trois courts paragraphes ont été supprimés, dans les premières pages uniquement, sans doute à l’initiative de Jérôme Lindon pour en alléger le début.
Texte accompagné ici de cinquante-neuf notes de bas de page, plus ou moins nécessaires et savantes, établies par Nathalie Piégay.
La note 49 — « * De nouveau une allusion aux théories psychanalytiques » —, appelée par :
« Rien que de me dire Dieu que ça me barbe de reprendre ma loupe pour ce pistil ou Dieu que ça me barbe de refaire le couloir pour la millième fois pour retrouver ce papier ou cette chose, rien que de me le dire un peu trop fort ou un peu trop doucement l’inconscient* ça le réveille et il va faire son petit trajet, il me tirera tout doucement par la main vers l’éclaircie. »
eût été dispensable…
… tandis que la suivante, la 50, essentielle, reprécise cette régulière revendication de Robert Pinget : « La seule certitude, c’est que je suis plus un poète qu’un romancier. Mais, de nos jours, la poésie ne touche plus les gens de la même façon. Alors j’ai choisi la forme romanesque pour m’exprimer en poésie. […] Le roman ne m’intéresse pas : je fais semblant d’en écrire un. » [R. P., décembre 1965]
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Un homme, la cinquantaine finissante, un vieux garçon vivant dans une pension de famille, a égaré un bout de papier, un huitième de feuille, trois fois rien — sur lequel était inscrit un renseignement botanique.
Cette perte, ce manque — le papelard a pu s’envoler par la fenêtre et s’accrocher dans les branches du marronnier de la cour riquiqui et grisâtre, cernée par des murs de clôture et voisine d’une usine — vont devenir obsessionnels, l’unique préoccupation d’un narrateur innommé — quelqu’un ?
Ou, roulée en boule, traînant parmi les gravillons de la cour, ou dans le charbon de la remise.
« Répéter je cherche ce papier. »
Incessantes reprises d’un thème, de l’emploi du temps d’une seule journée chaude de fin juillet, d’un itinéraire (la chambre, le couloir pour se rendre aux gogues, les escaliers, la cuisine, le perron, la cave…), rappel des aliments des repas, mâchés et remâchés (les aubergines, le bifteck, de l’ancien ou du nouveau boucher ?, la salade, le fromage, du bleu ou de l’autre ?, les pêches, l’eau et le pinard, le 9 ou le 11° ?…), avec leurs variations, les caprices de la mémoire, des surprises, des bifurcations…
Et s’il fallait bien un « entre » (Fantoine et Agapa) : entre la mouise et la mistoufle, le vomi et la chiasse, les haut-le-cœur et les petits détraquages de santé, la mauvaise haleine et les ronflements, entre réfectoire et mastoc, « foutoir » (salon) et « catafalque » (secrétaire), entre Gaston et Marie, Henri Calet et Robbe-Grillet…
… et jusqu’aux raclures du fond de la poubelle inspectée — et si par inadvertance la boulette s’y était retrouvée ?
« Toutes les épluchures de courgettes et d’aubergines, le pourri des tomates, les nerfs recrachés du bifteck, les dégueulasseries des casseroles, les trognons de salades, les coquilles d’œufs, les restes moisis de ratatouille, c'est vrai qu’elle ne se conserve pas, les effilochures du foutoir mélangées à des grosses boules de poussière déjà toutes grasses du jus des assiettes, des papiers restés collés au fond depuis Dieu sait combien de temps, tout, j’ai tout regardé. Reber me criait mettez des gants pour faire ça. » [204]
Un summum atteint dans le gris, la banalité, la sourde dépression, l’imbécilité, l’éternel recommencement, le sordide, l’anal, le pet, les odeurs fétides, la médiocrité, le PQ volé aux gogues, les fuites urinaires…, dont l’excès même entraîne des bascules dans la bouffonnerie ou la farce et provoque des éclats de rire qui sont autant de soupapes de délestage.
« Répéter je cherche ce papier. Répéter je m’en fous complètement. »
« C’est un univers écœuré qui est décrit, dans lequel le corps est comme saturé de désirs refoulés et de dégoûts, liés à la vieillesse, à la nourriture, au corps des autres, peu ragoûtants », écrit Nathalie Piégay dans sa brève introduction.
Quelques trouées (ou aspirations) vers la poésie, laquelle s’incarne notamment dans la figure de Fonfon, « l’idiot du village », simplet ou grand enfant, mais aussi la tête de turc, lequel grimpe au marronnier et s’attire de nombreuse baffes. Envie de suivre avec lui le Capitaine Corcoran en feuilleton télévisuel :
« Fonfon avait les yeux exorbités, il battait des mains, il était méconnaissable. Je remerciais le ciel de m’avoir donné cette idée. J’allais peut-être sauver Fonfon comme ça, avec la télévision. Mais moi aussi je me sauvais, j’aurais pu me sauver peut-être. On ne parlait plus que du capitaine Corcoran, on imaginait toute la journée ce qu’il allait faire le soir après dîner. »
Quelqu’un : livre qu’aujourd’hui on qualifierait volontiers d’« improbable », un feel bad book à propos duquel Georges Perros écrivit (Critique, février 1966) :
« On ne pense pas, histoire de ne pas perdre le fil. Drôle de fil. Le livre se gondole, se froisse, tremble, sent bon, sent mauvais, caca pipi popo. Mais quoi qu’il dise, et c’est le plus souvent atroce, il y a je ne sais quelle poésie qui déclenche la sonnerie du spectacle. Je veux dire qu’on a le loisir de regarder tous ces mots qui défilent, que Pinget nous les présente dans une perspective qui permet, qui nécessite un comique très particulier — j’y reviens —, comique de poète, plutôt rare. »
Trouver le ton juste, impliquant souffle et respiration adéquats, telle est l’ambition première que Pinget répétait à qui mieux mieux : « Or, le ton varie d’un de mes livres à l’autre. C’est que la recherche en ce domaine ne sera jamais finie. Choisir à chaque fois, par goût du neuf, un ton entre les milliards qu’a enregistrés l’oreille, voilà mon lot. »
« Répéter je cherche ce papier. C’est ce qui me sauvera. » [182]