Marthe-Samya Dahech - humus par René Noël
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Orchis
humus déclare son nom, à la porte du sommeil... Au milieu de la forêt (p. 9) en écho à l'appel de Dante, Or vous qui outrepassez les lois divines et humaines, vous qu'une convoitise sauvage et dévorante a pris en ses lacs, prêts à tout crime ... (Dante, Epitre VI, première Pléiade, traduction d'André Pézard), situation, momentum du poème de La Comédie, je me retrouvai par une forêt obscure (seconde Pléiade, traduction de Jacqueline Risset), Je me trouvai dans une forêt sombre (traduction de Henri Longnon) qui initie de nouveaux commencements de la poésie du Royaume d'Italie à partir de l'histoire de son temps.
Les poèmes de Marthe-Samya Dahech écrivent l'espace-temps d'aujourd'hui où les postérités des forêts, les lacs, les animaux et les humains, sont menacées. Les deux parties du livre sont ryhmées par des vers courts, ponctués, fermés par un point. Vers qui se suivent sur une douzaine de lignes pleines, par page. Chaque vers prospecte les mondes de la forêt ou du lac, ces paysages des cycles arthuriens qui ont inspiré les ménestrels, les troubadours, Cavalcanti, Dante et leurs amis, les ont conduits à étudier l'art de composer des chants. Jusqu'à aboutir ainsi à la conception du fin'amor sous formes de joutes poétiques où les poètes se répondent sur-le-champ, art continué par le Canzoniere de Pétrarque essaimant dans tout l'occident.
Aussi bien qu'un mur de pierres sèches, chaque page d'humus est faite ainsi d'une douzaine de lignes compactes. Forêt obscure. Forêt dévastée. Forêt lumineuse. Forêt consumée. Forêt rachetée. Forêt, rien qu'une forêt. (p. 22). Chaque mot, chaque vers, chaque page concourt à la structure et au mouvement du poème. La première lecture suit pas à pas les mots, les vers. La seconde lecture est orientée par et vers les multiples résonances internes de tous les énoncés aimantant, animant le livre. Chaque vers, aussi bien qu'une unité de mesure expérimentée in vivo, qu'un souffle de cristal inédit (Atemkristall, Cristal d'un souffle, 1965, Paul Celan), écrit ses tons et ses usages du monde tournés vers l'amenuisement, les pertes de repères de l'humanité de l'homme qui sont les nôtres.
La lumière a éteint l'origine du monde.(p. 22). NOUS GISIONS / déjà au plus profond du maquis quand tu / t'es enfin approché en rampant. / Mais nous ne pouvions pas / ténébrer vers toi : / il régnait / la contrainte de lumière., a écrit Paul Celan dans Contrainte de lumière, 1970 (traduit par Bertrand Badiou et Jean-Claude Rambach). humus écrit nos éphémérides, les états des paysages actuels. Partager l'indivisible. (p. 30), soit divulguer, mettre en commun sur l'agora les contenus des substances et débattre de leurs rythmes, de leurs divisibilités. La poésie de Marthe-Samya Dahech se tient de fait en-deça de l'Un et des autres chiffres et nombres. Ses vers n'établissent ni hiérarchies, ni rapports d'assujettissement, de subordination entre l'un et le deux.
Distinct ainsi du monde des idées et de l'abstraction, son poème, anabase, vit proche du zéro, du chaos de la matière, quand la pensée relève le plus communément de l'unité dite et vue d'en haut, se projetant quant à elle en origine innommable, inobservable et irrémédiablement intransitive. Cette forme de lecture du réel, cellule compacte, généraliste, contient l'un et la pluralité des formes possibles. Elle fait ainsi écran aux vies des données internes de l'un et de leurs ramifications avec des dehors - superbement ignorés trop souvent par les ontologues, les réducteurs de sens - ; données objectives qui sont les matières premières de la poésie aussi naturellement que les pulsars sont les objets de la physique quantique.
Gravir l'étendue du monde par le ruisseau asséché ... Je sors de mes mots par la déchirure de la page. ... La page retourne à l'arbre. (p. 45), étape sur les chemins permettant à la nature de faire surgir à nouveau l'humanité de l'homme, de considérer ses météos - écrites, croquées sur le vif, cartographiées par Andrea Zanzotto (Météo, traduit par Philippe Di Meo, Maurice Nadeau, 2002). Vers qui établissent des relevés des mutations des espèces naturelles nées des pollutions, des exploitations aveugles et sauvages des milieux naturels de Vénétie -. Invisible rempart des espèces. Une terre en commun. La forêt. Cécité de l'abondance primaire. Réduction du vert inexpliquée. La page me rend sourde à la radicalité du printemps.(p. 36)
humus enquête sur le bord du sommeil, de la veille, au plus près des passages de l'endormissement et du songe vers le domaine du rêve paradoxal, dans l'urgence de trouver une méthode de survie et de vie, de coexistence entre les espèces interdépendantes et cousines, proches ou lointaines. Ces vers se tiennent dans la proximité d'un autre poème, TODTNAUBERG (p. 53) de Contrainte de lumière de Celan, humus forestier, non aplani / des orchis et des orchis, isolés, l'humus incarnant les conditions minimales de la continuation, de la persévérance de la vie des espèces sur la terre de notre voie lactée, les poèmes étant essentiellement aux yeux de Celan, traduisant en allemand des vers d'Ossip Mandelstam, aussi bien qu'aux yeux de Marthe-Samya Dahech aujourd'hui, des projets d'existence *.
* Car le poème n'est pas intemporel. Certes, il élève une exigence d'infini, il cherche à se frayer un passage à travers le temps, - à travers lui et non par-dessus. Paul Celan, Extrait du Discours de Brême, 1958, Traduction de John E. Jackson, La Revue de Belles-Lettres, Paul Celan, N° 2-3, 1972