Jean-Claude Caër - Cela prendra-t-il fin par Marie-Hélène Prouteau

Les Parutions

15 oct.
2026

Jean-Claude Caër - Cela prendra-t-il fin par Marie-Hélène Prouteau

Jean-Claude Caër - Cela prendra-t-il fin

 

Ce recueil de Jean-Claude Caër se place sous le signe des jours comptés, de la fin des choses et de la finitude inscrite en tout être vieillissant. La poétique de la mort se voit étroitement mêlée dès le titre au motif du voyage. Cela prendra-t-il fin, renvoyant au cri des compagnons de Magellan durement éprouvés lors de leur navigation extrême qui se termina par la mort du navigateur.

Il est frappant de voir que d’autres bateaux associés à des drames viennent symboliquement décliner cette double inspiration mort/voyage. Ainsi la maquette du « Titanic » contemplée chez des amis sur un rebord de fenêtre, semble-t-elle, par un superbe effet d’optique, s’animer dans les vagues de cette côte finistérienne, avec au loin les bois sombres de Keremma dévastés. Il en est de même, entre autres, de deux sublimes kayaks prêts à s’élancer au-dessus du vide admirés lors d’un séjour à Houat et qui revenaient de cette île d’Ecosse où faillit mourir Orwell écrivant alors 1984.

Il est vrai que Jean-Claude Caër, le poète du voyage et de la flânerie selon François Boddaert, a habitué ses lecteurs aux modulations multiples du déplacement et de l’ailleurs — qu’il soit physique, mental, culturel dans les terres amérindiennes ou celles du Grand Nord. C’est d’un autre type de voyage qu’il est question en ce recueil. Celui qui réinvente le monde et la vie à travers le long glissement de la rêverie incarnée dans ce défilé de bateaux. Mais ceux que prend ici le poète sont des bateaux qui ne partiront pas… Comme chez Rimbaud, comme chez Julien Gracq, le bateau est ici le symbole de la rêverie, convoquant souvenirs, moments du passé, de conversations amies. La rêverie, en cinq parties, se déroule de la ferme d’enfance finistérienne évoquée dans le poème liminaire à cette même maison, refuge et tombeau, dans le tout dernier poème. Étrange mouvement circulaire qui se reboucle et passe par des souvenirs de voyages dans l’archipel de Haïda Gwaii, à Londres ou de séjour récent sur l’île d’Houat avec son ami Gérard Titus-Carmel, pour n’en citer que quelques-uns.

La poétique de la mort est très prégnante chez ce poète qui est de ceux chez qui le sentiment de la mort est originaire. Ainsi en est-il, dans ses recueils antérieurs, de la mort de sa mère, de celle des ancêtres bretons ou bien de la mort reliant au cosmos dans les chants amérindiens de Nezahualcóyotl qu’il a traduits :

Est-ce vraiment vivre que de vivre ici sur la terre ?
Non pas pour toujours ici sur la terre,
Mais seulement pour un bref instant.
Même les jades se brisent,
Même les ors se fondent,
Même les plumes de quetzal se cassent.
Non pas pour toujours ici sur la terre,
Mais seulement pour un bref instant.

Cela prendra-t-il fin déploie de façon saisissante un chemin à travers un florilège de signes de la mort. Depuis la visite à la tombe d’une amie et à celle de la sculptrice Hélène Garache jusqu’à l’ossuaire de Saint-Pol-de-Léon et l’écoute du « Grand Macabre » de Ligeti. En passant par les fantômes de Charlotte Rampling, par les voisins morts de la ferme familiale qui le revisitent en rêve éveillé et lui annoncent que son père s’est perdu dans la lande. Ou encore la remarque amicale d’Alexandre Hollan faisant son portrait et lui trouvant « l’air d’un gisant ».

La vie est advenue et la mélancolie est ici le sentiment dominant. Les signes de la perte de la jeunesse, de la vie qui décline dans le corps font un jeu d’échos dans les feuilletés du temps passé/présent. Le monde autour du poète, la canicule, les feux embrasant les Monts d’Arrée sont bien là, ces « fêlures du monde » qu’évoquait au Ve siècle, le poète chinois Tao Yuanming cité en exergue. Il y a aussi la présence chaleureuse de son épouse, la jeunesse de ses petits-enfants et la beauté splendide de la nature en Bretagne. Cela sera-t-il de nature à effacer la mort interrogeante ? Et ces signes de mort qui sont le miroir du temps mortifère, notre lot commun ?

Comme le poète Franck Venaille qu’il évoque devant la mer du Nord, il s’agit, on l’a compris, de garder ouverte la fenêtre du rêve.  J’ai rêvé d’aller marcher dans le Suffolk et le Norfolk. / Seuls comptent le vrai, l’intensité, le désir.

Le rêve s’accompagne en ces pages de l’ironie et du regard amusé sur soi. Jean-Claude Caër qui, à propos de la mort, parle ici de rien, de vide, de néant pourrait faire sien le propos minimaliste de Roland Barthes : Je n’ai d’autre ressource que cette ironie : parler du « rien à dire ».

Car l’ironie est arme de lucidité critique dans le final du recueil :

Mangeons ce reste de Paris-Brest

Car nos jours sont comptés

Feuilletons ces pages de magazines

Sans penser à rien. 

Peut-être à de grandes baies vitrées devant les forêts de décembre

Les branches nues, le ciel qui s’obscurcit vers l’ouest –

Un conte d’hiver.

 

Du gâteau, le Paris-Brest, clin d’œil amusé au trajet en chemin de fer familier du poète à la pièce de Shakespeare évoquant l’hiver de la vie, l’ironie travaille la parole poétique. En regardant sa vieille poussette d’enfant, le poète s’écrie : Maintenant je descends la pente. Dans le souvenir de moments avec François Boddaert, il se voit lucidement tels des éphèbes que nous ne sommes plus. Il y a aussi le lièvre qui passe régulièrement dans les vers de Jean-Claude Caër, Lièvre de Mars à la Lewis Carroll prêt à traverser le miroir. C’est la manière toute personnelle du poète de s’affronter à l’inéluctable.   

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