Thierry De Duve - Le Télégramme de Duchamp par Jacques Barbaut

Les Parutions

12 oct.
2026

Thierry De Duve - Le Télégramme de Duchamp par Jacques Barbaut

Thierry De Duve - Le Télégramme de Duchamp

 

 

 

 

 

« Le readymade le plus célèbre de Duchamp – peut-être son œuvre la plus célèbre – est un objet qui a disparu, que pratiquement personne n’a vu, qui n’a pas suscité de scandale public, dont la presse de l’époque n’a pas parlé, qui ne figure pas au catalogue de l’Independant’s Show mais fait de ce dernier un discret Salon des refusés, et dont même l’existence pourrait être mise en doute s’il n’y avait la photographie de Stieglitz. »

 

Étant donné « un objet ovale d’un blanc immaculé sur un piédestal », soit un urinoir (pour hommes) renversé que Duchamp tenta de faire entrer sous le pseudonyme de R. Mutt (sur le nom duquel il n’y a pas lieu ici de s’épancher) à la première exposition de la Society of Independent Artists mais qui ne fut jamais montré, aussitôt escamoté, parce que refusé par le petit comité des membres fondateurs de ladite Society (dont Duchamp en personne faisait partie) le matin du 9 avril 1917, jour même du vernissage.

 

« Société » new-yorkaise (descendant en ligne directe des Indépendants français), comptant plus d’un millier de membres, qui affirmait pourtant crânement en tête de ses statuts — un slogan-manifeste : « No Jury, No Prizes », et dont le règlement précisait que tout membre adhérent à jour de sa cotisation pouvait exposer lors de l’exposition annuelle.

 

« Le refus de la fontaine par le conseil des directeurs était donc un acte de censure manifeste, perpétré en violation flagrante des principes de la Society. »

 

Ce qu’il advint ensuite du modèle originel — que celui-ci fût brisé, abandonné sur un trottoir, volé, subtilisé ou récupéré, mais par qui ? — est l’un de ces mystères dont l’histoire de l’art raffole : personne n’a jamais su ce que devint la fontaine… — on en perd en tout cas définitivement la trace dès 1918.

 

*

 

On rembobine : janvier 1912.

 

Malgré la présence de ses deux frères (Villon et Duchamp-Villon), le Nu descendant un escalier (seconde version) exécuté par Duchamp, qui n’a pas encore 25 ans, présenté à la section « Cubisme » du Salon des Indépendants (au même mot d’ordre : Ni jury ni récompense), est refusé par deux commissaires dogmatiques orthodoxes : Gleizes et Metzinger

— apparemment le titre ne convient pas, et l’œuvre ne serait pas exactement cubiste, plutôt futuriste.

 

Duchamp, vraisemblablement, en est mortifié et prépare (en souterrain) une vengeance [ > « œil pour œil » + loi du T. ].

« (Plastique pour plastique talionisme) » [M.D., note de la Boîte blanche]

 

« Ce fut un véritable tournant dans ma vie. J’ai compris que je ne serais plus jamais intéressé par les groupes après cela. » [M.D.]

 

(Addendum : Dès l’année suivante, le tableau, après avoir traversé l’Atlantique, fait un scandale à New York et remporte par là même un succès éclatant à l’Armory Show — son auteur devient instantanément le représentant français emblématique de l’art moderne aux États-Unis.)

 

*

 

L’une des hypothèses les plus fécondes de Thierry de Duve qui en fait une démonstration finement étayée :

La volonté de Duchamp — messager plutôt qu’auteur — ne fut  nullement, en première intention, celle d’inventer, de proclamer, le non-art, ou l’anti-art, mais pour l’essentiel de tendre un piège aux Indépendants, les entraînant à renier leur propres principes.

 

Les accusés de réception du message furent simplement reçus — avec un temps-retard, dû notamment à l’invisibilité — par Rauschenberg, Warhol, Beuys, Broodthaers, Ben…, le pop art, l’arte povera, Fluxus, l’art-intervention, l’art conceptuel, les diverses avant-gardes…, d’où quelques conséquences…

 

*

 

L’existence de l’appareil sanitaire fut attestée par quelques minces traces : les trois pages remarquables du second numéro de The Blind Man (dont la « une » reproduit la Broyeuse de chocolat), un mince « gratuit » dada, publié par Beatrice Wood et Henri-Pierre Roché, distribué en mai 1917, après l’exposition (mais avec 50 numéros de luxe, pour faire en sorte que quelques exemplaires survivent et fassent entrer Fountain dans l’histoire de l’art), avec une photo plein pot ainsi légendée : Fountain by R. Mutt / Photograph by Alfred Stieglitz / THE EXHIBIT REFUSED BY THE INDEPENDENTS (trois by pour l’attribution où pourtant n’apparaît nulle part le nom de Duchamp).

 

La réapparition, comme un cadavre remontant lentement mais inexorablement des eaux, s’effectue à partir du début des années 40, avec une reproduction miniature dans la Boîte-en-valise, puis en 1964, avec la reproduction en dix-sept exemplaires, cautionnée par Duchamp, commandée par le marchand d’art milanais Arturo Schwartz. Les modèles actuellement conservés dans les musées sont ces répliques — ce sera désormais « l’Urinoir-de-Duchamp ».

 

Ce message — resté longtemps incompris en tant que tel comme rupture franche ou fracture, « à la jonction de deux mondes de l’art, l’un dans lequel un urinoir ne peut pas être de l’art et l’autre dans lequel cet urinoir est de l’art » — qu’adressa Duchamp marque le passage du système des Beaux-Arts à celui d’Art-en-Général, deux systèmes « aussi différents l’un de l’autre qu’une monarchie d’une république » (dixit de Duve, 19).

 

Malgré l’ahurissante somme des exégèses et des références à l’œuvre duchampienne — objet de tant de lectures divergentes, « avec des récits interprétatifs allant de l’inceste à l’amour courtois, en passant par l’alchimie, la Cabbale, la poésie mallarméenne et le jeu de mots lacanien »—, de Duve reprend l’événement-Fountain à nouveaux frais, balayant au passage quelques fantasmes, projections, réappropriations, théories, pour s’attacher principiellement aux faits, délaissant les fake (dont la réattribution symptomatique à la baronne Elsa von Freytag-Loringhoven).

 

Le Télégramme de Duchamp (publié d’abord en anglais en 2023, auto-traduit), une espèce de monographie qui tourne autour d’une et seule œuvre — et celle-ci, cinq cents experts en art, si l’on en croit un sondage réalisé en 2004, la désignèrent, devant les Demoiselle d’Avignon (Picasso, 1907) et le diptyque Marilyn (Warhol, 1962), comme « l’œuvre d’art moderne la plus influente de tous les temps [sic] » —, est le premier volume d’une trilogie appelée « Retour sur le modernisme » qu’annonce Thierry de Duve ; ce titre devrait être prolongé par la Leçon de Broodthaers (un artiste qui a produit un accusé de réception des plus cohérent) et le Testament de Manet (un autre refusé des Salons).

 

 

 

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