Jacques Darras – Envols poétiques fréquents par François Huglo

Les Parutions

26 oct.
2026

Jacques Darras – Envols poétiques fréquents par François Huglo

Jacques Darras – Envols poétiques fréquents

 

 

            Mieux qu’une géopoétique, Jacques Darras invente une histoire-géo-poétique ouverte à la géopolitique. Ouverte comme la place d’une ville. D’Arras, par exemple. Ou Rome. Du Bellay a-t-il vu « son forum, ses Grand-Places / Des nôtres génératrices, pleines de foules assemblées, / L’Église républicaine, / Maximalement ouverte au Ciel déplafonné ? ». Au cours d’un entretien avec Murielle Compère-Demarcy, Jacques Darras déplorait le « rapport vaporeux, allusif, à l’espace et l’Histoire » entretenu par Bonnefoy, du Bouchet, ou Char, qui jamais « ne nommaient directement les lieux qu’ils fréquentaient ». De même, dans le poème « Quend-Plage-Les-Pins, Marquenterre (2026) » qui clôt l’aller-retour de ses Envols poétiques fréquents, il soupire : « Vois-tu, cher Joachim, les poètes français / Ne prennent jamais l’avion, liés qu’ils croient qu’ils sont / À leur Ciel intérieur ». Sur les places de « La Ville », cité flamande ou d’Italie ou autre, « notre plus belle conquête », il se mêle aux « inconnus », ses « semblables », ses « frères », écoute « leurs échanges, / À tous les sens du terme, leur commerce », et lance à Joachim : « Connais-tu continent aussi ouvert qu’Europe ». Sur la place rouge de Tian’anmen, il n’a « rien vu que des images de mort, / De répression, de défilés au pas sous l’œil / Dictatorial des tyrans autocrates ». Certes, le nom de la fragilité n’est pas Femme, comme le voulait Hamlet, mais Europe : « Jamais dans l’Histoire / Un assemblage n’aura été aussi sciemment / Fragile, par dépassement lucide de la violence, / Par inclusion en soi de l’inachèvement ». Puisse-t-elle se souvenir de sa force ! « Oui prends conscience, l’Europe, que tu es seule humaine, / Ayant de part en part conquis ta Liberté / Par diffusion du jour au cœur des peurs anciennes ! ».

 

            Depuis l’enfance, Jacques Darras aime « la mémoire des noms ». Dont « Arry, Orry, Roissy », suivis de la date « 1939, etc. », qui occupent la première partie : de l’écolier d’à peine quatre ans qui regarde par la fenêtre le monde lui apparaître à la chute du mur de Berlin, en 1989. L’année d’avant, il écrit La Maye. Son « petit fleuve natal / Devisera désormais avec lui », à « quelque endroit de l’Univers » (avec un U comme Ulysse) où il se posera. Les quatrains du poème ne seront pas des petits rectangles formant mosaïques, mais les vagues de fleuve proche de la mer. Et que l’inventeur du Poème parlé marché dans Moi j’aime la Belgique ! pardonne au tintinophile qui songe aux cases de bandes dessinées, dont la fonction est d’avancer l’une vers l’autre, de faire avancer le lecteur. Darras emporte d’ailleurs avec lui son « carnet à dessins, pastels », pour « fixer la mémoire de l’endroit ». De l’ « Horizon rayé de foudre » affronté par l’avion qui mène à « Oaxaca, Mexique (2008) », aux « montagnes / De nuées échevelées prêtes à décharger / Leur foudre sur les pentes », on pense au « feu du ciel » dans Le Temple du soleil !

 

            La fonction « d’ambassadeur de France en Poésie » mène Jacques Darras au Festival International du Poème, à « Moscou, Russie (1998, 2000) ». Surveillance, « servage perpétuel » depuis « les Tsars ». La « Poésie, / Le plus grand art de liberté que l’on connaisse », a, faute de saints », des « martyrs ». À « Damas, Syrie (2004) », il se dit : « Toi, ta Révolution, tu la fais au théâtre / La Bastille— du même nom », en compagnie de Jacques Bonnaffé. « Je suis chez moi partout, sourit la Maye qui coule » par la bouche de la traductrice syrienne. Voir une femme « tête nue », l’entendre dire « l’amour de la chair », c’est trop pour des hommes « drapés dans leur pureté » coranique, ils quittent la salle. Mais « en arabe dialectal l’eau se dit, s’écrit mayy, / Mayya, etc. ». Et « ma Maye » s’imagine Mayy sans « conversion autre », ô Paul de Tarse, « Que par et dans les mots ». Où « Poème c’est à distance, c’est à / Moitié, à mi-chemin de Damas ».

 

            En Chine, « Leger, Claudel, Segalen », ses « saints laïques », attendent jacques Darras. Il ne vient pas pour Mao, en ce « Pays de répression féroce ». Sa mémoire dessine l’arc de dos de femmes, « Reins ployés, pied dans l’eau » des rizières. De même, « L’outil-poème » cherche à « adapter sa machine rythme-vers / À la saisie du monde autour ». Luo Ying, auteur de Le gène du garde rouge, fut « Poète et milliardaire » : union « inconcevable » pour des « poètes / Européens » qui ont la « Révolution facile ». Quant à la « Révolution vraie », elle fut « exactions, / Exécutions, corps qu’on viole, qu’on jette aux rivières ». Et le « monde d’aujourd’hui, qu’il s’agisse de la Chine, la Russie, l‘Amérique », est celui de l’avènement des « oligarques ». Comme le poème et le fleuve, « Taoïstes spontanés // Nous sommes faits pour aller ».

 

            « New York, Concord, Highlands (2017) » est traversé avec « dans la tête et les pieds le rythme / De toutes les comédies musicales », du jazz, et l’optimisme invétéré des foules que Walt Whitman avait dans le sang, lui qui voulait croire « À la démocratie totale », et dansait plus qu’il ne marchait, à la rencontre des « délivrés d’Europe » et des « Juifs russes échappés des pogroms », pressentant en eux « le ferment / D’une Liberté jusqu’alors inouïe ». Mais l’Amérique est devenue « Parodie d’elle-même », sa « superficialité » remontée « en surface », où « toutes les choses s’achètent ». Retombera-t-elle sur ses « pieds dansant en rythme dans / L’eau ruisselante des caniveaux » ?

 

            Si Jacques Darras s’est replié, c’est sur sa « terre côtière / Qu’on appelle Marquenterre, la mer qui est en terre », et le « long cordon de dunes » qu’il gravissait enfant, la « Plage de jeux comme ressassement d’éternité // Promise. Mais par qui ? ». Et si « le poème » a pris un « pli », c’est « de s’envoler en bout / De vers ». Fréquemment, et prenant la confiance qu’il donne. Il n’invite pas au voyage, il nous embarque, nous-mêmes embarqués, « faits pour aller ».

 

 

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