Mathieu Provansal - Pavillon Zappa Le Lierre par David Bonnand

Les Parutions

23 oct.
2026

Mathieu Provansal - Pavillon Zappa Le Lierre par David Bonnand

Mathieu Provansal - Pavillon Zappa Le Lierre

« Il y a dans le mot vue quelque chose à entendre. »
Peter Waterhouse, Le pinson pensant. Invitation à une lecture volatile
traduction de Marion Maurin
L'Ours Blanc, 2026

 

 

Il faut imaginer « un refrain chanté dans des inflexions lyriques et martiennes, mais de martiens en terre cuite ». Ou plutôt, il faut lire ce que voit Mathieu Provansal quand il écoute les toutes dernières minutes du morceau Inca Road sur l'album de Frank Zappa, One size fits all. À la fin de ce morceau, il y a un refrain chanté par George Duke et Zappa, Guacamole queen et Mathieu Provansal écrit ce qu'il voit quand il l'écoute. Et donc cette phrase : « Voix lyriques, j'insiste, grotesques, et comme si c'étaient celles de masques peints sur des petites poteries précolombiennes, celui peint sur la voile du Kontiki, par exemple, voix de terre cuite vernissée, voix saisies, figées, fleuries à la cuisson comme la bulle résiduelle de matière plastique dans la matière native désormais polluée, mais aux formes rondes, avec une sonorité de cruche, précisément de tesson factice. »

Je ne vois pas (en écoutant les dernières minutes du morceau Inca Road) ce que décrit MP. Et je garde de ce refrain, non les deux voix mais la phrase qu'elles ont inspirée. Cette image de « martiens en terre cuite ».

Àpartir d'un son, une phrase qui décrirait ce son.

Un peu plus loin dans le texte, pour évoquer la basse présente sur un morceau, Mathieu Provansal produit une nouvelle image : « [cette] basse (…) témoigne d'une tranquillité bizarre, avec un son écrasé, plat, étal (telle la peau d'une timbale), et très travaillé, un son de papier »1.

 

Frank Zappa, je le connais de nom. Et je n'ai que ça. Son nom comme repère dans l'histoire de la musique. Son nom comme objet/sujet de critiques de Lester Bangs lues il y a des années. Mais ses albums je ne les connais pas. Et il n'y pas besoin je crois de connaître la musique de Frank Zappa pour apprécier cette publication de Mathieu Provansal. Et peut-être même je dirais, au contraire. Ne connaissant pas l'album Zoot Allures (dont il sera principalement question), je n'ai qu'à lire ce qui m'est proposé. Ne pouvant m'appuyer sur rien, les titres des albums me sont inconnus comme les noms des musiciens, je suis à deux doigts d'imaginer qu'ici Frank Zappa est une fiction de Mathieu Provansal2.

 

« qu'est-ce qu'un frank zappa ? » est une question posée à la page 14.

Écrire vite avant d'oublier ce qu'on voulait écrire. Quelque chose de la bifurcation. Ecrire ouvert à ce qui peut arriver en écrivant, insertions dans le texte même ou note ajoutée en bas de la page. Un résumé en accéléré d'un travail qui serait à la fois tenté par l'exhaustivité et qui aussi aménage des brèches pour ne pas épuiser le sujet.

 

« Etc. » est le dernier mot du texte principal : on pourrait continuer.

 

De même, écouter un album c'est aussi regarder attentivement la pochette du disque, puis le disque lui-même. Et donc décrire. Déchiffrer un cryptomonogramme qui a « l'allure (zoot ?) d'un sceau très ancien mais factice en tant que tel. » Revenir à l'étymologie de certains mots. Ecrire, à propos du disque dont la photo est en couverture de la publication : « (…) Les arbres alignés : sur la gauche, de hauts yuccas (carnerosana) statuaires avec la tête hérissée dominant un plastron impeccablement blanchi pâli, sur un haut tronc ridé ; puis, sur la droite, de plus grands et profus eucalyptus. La route, sans ligne blanche ni panneaux, autrement dit : l'allée, lisse et droite, est vacante. De part et d'autre sont des pelouses limpides, arrosées sans l'ombre d'un doute, mais où se dessine, d'un côté seulement, l'ombre des arbres. Au bout de la route, on imagine d'abord la maison qu'on ne voit pas, puis on se dit qu'au bout, finalement, il y a une autre allée dans le même alignement, grove ou lane, et que la perspective, bien symétrique dans le rond de l'étiquette, conduit au trou qui est au centre du disque, et qu'au bout de l'allée il y a l'autre face, avec la même illustration, dans le même goût hyperréaliste de 1976, un brin californien, ou côtier. On se dit que cette symétrie de route arborée c'est celle en miroir du disque, unique, mais avec deux faces, eucalyptus, et yucca. (...) »

 

Aussi, c'est un texte adressé, « pour solde de tout compte ». Quelques noms de « zappologues » apparaissent avec lesquels Mathieu Provansal n'est pas d'accord. Et sans s'évertuer « à défendre et argumenter Zappa sur tous les points », et on l'a vu, n'y connaissant rien à Frank Zappa : je suis absolument d'accord avec Mathieu Provansal !

 

 

 1 Dans L'officier du vallon (Héros-Limite, 2021), pour évoquer l'usage que fait la violoniste Prune Bécheau de son instrument lors d'un concert auquel assiste Mathieu Provansal, il y a page 104  : « la minutie organique de ces bouts d'arbres associés ».
2 « Mieux vaut feindre que ces livres existent déjà, et en offrir un résumé, un commentaire. » Jorge Luis Borges, Fictions

 

 

 

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