Christophe Esnault - Si le vin ne te rend pas génial, essaye une autre bouteille par Grégory Rateau
- Partager sur :
- Partager sur Facebook
- Épingler sur Pinterest

Dans ce livre, Christophe Esnault fait de la dégustation le moteur d'un dispositif d'écriture (comme toujours chez lui). Le principe du recueil repose sur une contrainte précise : chaque texte s'adosse à une bouteille en particulier, flanquée de son appellation, de son prix et de son degré d'alcool. Le verre devient le déclencheur d'une mémoire anarchique où se croisent souvenirs intimes, bribes de lectures, morceaux de musique, amitiés amères et hantise de la mort. La démarche relève du carnet de bord ou de la note prise sur le vif au comptoir. Esnault y adopte un style dépouillé, sans lyrisme. La langue avance par blocs, hachée par une syntaxe abrégée où les pronoms personnels s'éclipsent, les verbes restent à l'infinitif et les esperluettes remplacent les liaisons. Comme il l'écrit au fil des pages : « Ai vingt-cinq ans de moins / J'écoute l'album Lust for life », « Me ressers un autre verre », ou encore « Vivre m'obsède, j'y reviens encore ».
Ce rythme mécanique donne au livre une oralité directe, celle d'un homme qui pense à voix haute avec une bouteille à portée de main. Le texte est d'ailleurs traversé par toute une famille d'esprits affins. Rabelais, Charles Bukowski, Jean-Louis Murat, Philippe Léotard, Hans Fallada ou Nan Goldin s'y invitent sans cérémonie, non pas à titre de références académiques, mais comme des compagnons de comptoir. Esnault revendique une esthétique de la marge héritée de la littérature américaine et des figures de l'excès, cherchant notamment à « Poser une passerelle entre les mots de Baudelaire & les poèmes de Charles Bukowski ». L'alcool, les filles, les potes, les ratages et la solitude y sont immédiatement convertis en matière poétique.
Le recueil touche particulièrement juste lorsque l'écriture abandonne la posture du poète maudit pour laisser affleurer un matériau biographique plus tendre ou douloureux. Les plus beaux passages tiennent à ces évocations du père vieillissant, de la mort des proches ou de scènes minuscules de la vie quotidienne : « Outils en bâtiment et espérance de vie / Je trouve absolument incroyable / Qu'à 89 ans / Il soit encore vivant / & qu'à peu près aveugle / Il parvienne encore à ouvrir sa bouteille de vin ».
Le procédé montre toutefois ses limites quand le texte prolonge indéfiniment la même impulsion. Le retour obsessionnel des mêmes mots-clés comme vivre, mourir, amour ou littérature, ainsi que le ressassement de la figure de l'écrivain marginal, risquent parfois d'épuiser l'élan initial et de produire une forme de monotonie. Il reste un livre généreux, inégal mais traversé d'une tension constante, qui préfère la profusion au travail de sélection. Une prose fragmentée où le vin sert avant tout d'encre pour faire circuler la parole.