Rémi Letourneur – RSA par Grégory Rateau
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Vivre à découvert
Rémi Letourneur prend le RSA par le mauvais bout, celui des allocations qui fondent, des loyers qui étranglent et des rendez-vous à France Travail où l’on vient vous apprendre à vivre avec rien. Dans son livre, le narrateur a une explication autrement plus simple de son déclassement : son patron lui a « retiré la peau pour me bouffer plus vite ». La phrase donne le ton, cette façon de pousser le réel jusqu’à l’absurde sans lui retirer sa brutalité.
Publié chez Cheyne, RSA prend la forme d’un journal de bord où les sommes inscrites entre parenthèses rythment les jours et les fins de mois. Le narrateur voit fondre ses ressources, traîne au Bar Coco, affronte les conseillers et tente de préserver ce qui lui reste de liberté. La langue est orale, nerveuse, volontiers grotesque. Le loyer devient « M. Loyer », l’assistante sociale dispose d’un « chialomètre », le frigo « chiale ». Letourneur déploie un imaginaire singulier, avec un goût marqué pour les images qui déraillent. « La visio France Travail, c’est l’élevage en batterie » : la formule résume à elle seule l’absurdité d’un système qui prétend remettre les individus dans le rang.
On pense à À la ligne de Joseph Ponthus, à cette volonté de faire entrer les conditions matérielles d’existence dans la langue, sans séparer le corps de l’exploitation. Mais là où Ponthus s’attachait à la répétition du travail et à l’épuisement physique, Letourneur choisit la fable sociale, le grotesque et les métaphores. Son narrateur transforme les humiliations en scènes burlesques, les laissés-pour-compte en compagnons de fortune, jusqu’à imaginer un lieu où ils pourraient enfin vivre autrement.
Le livre prend alors une dimension collective. Le Bar Coco devient L’heure libre, les hamacs remplacent les barricades et les exclus tentent de se réapproprier leur temps. La révolte se fait utopie, parfois au risque d’appuyer un peu trop son propos, mais cette générosité appartient aussi au projet. Letourneur ne se contente pas de décrire la précarité : il cherche ce qui peut encore réunir ceux qu’elle isole.
Il y a dans RSA une vraie énergie, une inventivité verbale et une tendresse qui affleurent sous la dérision. Le livre trouve ses passages les plus justes lorsqu’il laisse apparaître, derrière les plaisanteries et les images insolentes, la solitude de ceux qui ne savent plus très bien quelle place leur est réservée. La poésie n’efface pas la misère. Elle lui oppose une langue, un rire et, malgré tout, la possibilité d’un autre monde.