Cécile Richard, « Gentils gens qui » par Johan Grzelczyk

Les Parutions

09 sept.
2021

Cécile Richard, « Gentils gens qui » par Johan Grzelczyk

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Cécile Richard, « Gentils gens qui »

Le lecteur de Cécile Richard est coutumier des questions sans réponse. (« Sait-il ce qui le constitue l’escargot du genre animal gastéropode avec une coquille et de la bave ? »[1]). Sans destinataires non plus. Ce type de questions que l’on se pose à soi, spontanément, sans même imaginer un seul instant leur donner suite. Sans doute parce que, derrière leur apparente ingénuité, elles posent réellement problème et interrogent non seulement leur objet mais plus fondamentalement notre manière de penser et de parler le monde.

Ainsi, « Gentils gens qui », paru aux éditions "Ni fait ni à faire", se présente sous la forme d’une longue liste de questions se  succédant les unes aux autres sans point d’interrogation pour les ponctuer et qui, en un sens, se répondent mutuellement par effet de rebond, de redite, d’insistance ou au contraire de rupture.

Si le champ d’application des interrogations qui taraudent ici l’auteure lilloise semble en apparence bien vaste (pour ne pas dire vertigineux), le lecteur s’aperçoit vite cependant qu’il recouvre en réalité des thématiques clairement circonscrites telles que les liens entre homme et femme, entre adulte et enfant, entre humanité (l’homme, la femme, le père, la mère, l’enfant, bébé, le père noël, le ramoneur, l’albinos…) et animalité (le chien, le cochon, le dauphin, l’escargot[2]…), entre animalité et matérialité (les choses…), entre nature et artifice, voire entre vrai et faux !

Cécile Richard n’a pas son pareil pour interroger le bien fondé des rapports de hiérarchie qui sous-tendent la quasi-totalité de ces distinctions que l’esprit humain opère dans la masse de la réalité. Elle le fait le plus souvent de manière indirecte - innocemment dirions-nous -, sous couvert de questions portant sur de simples rapports de couleurs (« Un albinos peut-il devenir ramoneur. / Le ramoneur a-t-il un père. / Le père du ramoneur est-il noir. / Pourquoi certains humains sont noirs. / Pourquoi le père noël est blanc dans la cheminée. »), rapports de tailles (« Existe-t-il des insectes aussi grands que des humains. / L’humain peut-il créer des animaux miniatures »), rapports de nombres (« Combien d’heures dans une année. / Combien de mots dans la bouche de bébé. / Combien d’enfants pleurent. »), rapport de langage, aussi, bien entendu : « Combien de trous dans la bouche de l’enfant. / Combien de mots échappés par les trous. / Comment les mots sont-ils arrivés dans la bouche de bébé. / Pourquoi bébé parle au chien avec les mots de l’enfant dans la bouche ».    

C’est ainsi que l’air de ne pas y toucher, en usant d’un vocabulaire basique et de structures de phrases tellement élémentaires qu’on imaginerait volontiers – et à tort ! - son propos dénué de toute ambiguïté, Cécile Richard opère des rapprochements étonnants et fait progresser son raisonnement vers des contrées proprement extraordinaires : « Peut-on dire qu’une créature est une création. / Qu’est-ce qu’une création. / L’humain est-il une créature en création. »

De fil en aiguille, « Gentil gent qui » chemine ainsi de questions prosaïques en interrogations philosophiques. Et derrière l’apparent exerce de style se dévoile progressivement une véritable narration, un récit même : celui d’une famille désunie et d’un enfant qui a un problème avec les mots lorsqu’il doit, par le langage, trouver sa place entre le père, la mère et bébé…

« Est-ce que parler est une maladie » ? Si Cécile Richard n’apporte pas plus de réponse à cette terrifiante question qu’à toutes les autres qui constituent le fil de son récit, il apparaît cependant qu’écrire pourrait bien constituer un début de réponse. Sinon un véritable remède.

 

[1] Cécile Richard, « Madame Nane », Dernier télégramme, 2019.
[2] Encore lui !

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