Louis Dorsène, Quatre catastrophes par Johan Grzelczyk

Les Parutions

23 juin
2023

Louis Dorsène, Quatre catastrophes par Johan Grzelczyk

  • Partager sur Facebook
Louis Dorsène, Quatre catastrophes

« Quatre catastrophes », ce sont quatre "récits poétiques" évoquant, chacun à leur manière, une catastrophe dite naturelle. À savoir, une éruption volcanique, la fonte des glaces, une inondation et... l'apparition d'un trou dans les nuages.


Même si ce dernier cas de figure peut sembler moins proprement catastrophique que les autres, plus anecdotique dirons-nous, Louis Dorsène ne le traite pas autrement que les trois autres formes de désastre qui le préoccupent ici, à savoir avec un faux esprit de sérieux qui confine à l'absurde. Ainsi, dans le bien nommé "Y'a un trou", formule-t-il des hypothèses toutes plus saugrenues les unes que les autres pour rendre compte du dit trou dans les nuages : "peut-être que c'est comme un puzzle, peut-être qu'il manque une pièce dans la boîte" ou peut-être est-ce que c'est "pour laisser passer les hirondelles".

 

Oui peut-être, en effet... Ou, plus sûrement, le trou en question n'est-il finalement qu'un pré-texte, c'est-à-dire un motif littéraire permettant avant tout à l'auteur de déployer son texte et de s'interroger sur la langue et notamment sur le lien que celle-ci entretient avec les réalités, celle qui se dessine sous nos yeux comme celles que nous échafaudons - précisément par le truchement des mots - en pensées. Ainsi le trou dans les nuages est-il moins ici un phénomène météorologique ou climatique qu'une image. Une simple image poétique qu'il s'agit d'épuiser par une série de questions et d'hypothèses strictement langagières afin de faire entendre ce qu’elle recouvre.

 

Ce procédé qui consiste à feindre de prendre au sérieux (ou, pour mieux dire, "au pied de la lettre") images, métaphores et autres comparaisons introduites par "comme", apparaît de manière plus patente encore dans le texte intitulé "Banquise". Dès l'introduction, Dorsène y associe fonte des glaces et capitalisme par le biais d’un étrange syllogisme métaphorique : "En fait, c'est assez simple : / le capitalisme est comme un iceberg[1]. / Le capitalisme n'est pas un iceberg, mais c'est tout comme. / Pour le prouver, on va montrer qu'en effet, / le capitalisme, / comme les icebergs / fond. / Fond, particulièrement à cause des conséquences du capitalisme". Et même si l'auteur ne manque pas par la suite de se faire à lui-même quelques objections pour mieux étayer son propos, toujours il revient à ce postulat valant à ses yeux démonstration :  "cette contradiction n'empêche pas que le capitalisme est bien / comme un iceberg".

 

On l'aura compris, il s’agit moins de se questionner sur les conditions objectives du réchauffement climatique entraînant la fonte des glaces (conditions résumées par le vocable de "capitalisme", comme dans le texte intitulé "Déluge" dans lequel c'est cette fois l'improbable image de la "goutte absentéiste qui préfère sécher plutôt que de réciter La Fontaine" qui est censée rendre compte de l'assèchement des terres) que de filer jusqu'à leur implosion les métaphores employées. La question n'est pas celle de l’être mais bien celle de l'être comme.

 

Car c'est en poète que Louis Dorsène se penche sur la catastrophe[2]. En poète performeur pour être plus précis et plus juste tant il est vrai que l'écriture dont il fait montre - une écriture qui s'enroule sur elle-même par répétitions, assonances et autres allitérations pour mieux se déployer et se faire entendre - est clairement forgée pour l'oralité[3]. De ce point de vue, la langue de Dorsène n'est pas sans présenter quelques similitudes avec celle de Tarkos. Dans un cas comme dans l'autre, tout se passe comme si le langage était appelé à se déployer dans l'espace afin d’en prendre pleinement possession, de le remplir totalement. Ou, pour le dire autrement, pour ne plus y laisser subsister un seul trou : "y'a un trou, / y'a un trou dans les nuages. / Dans les nuages il y a un trou".

 

 

 

 



[1] C’est nous qui soulignons.

[2] Catastrophe à laquelle il y a d'ailleurs fort à parier que l'auteur aurait préféré un autre terme s'il y en avait eu cinq ou six plutôt que quatre, quatre quatastrophes...

[3] Les éditions VROUM (qui se consacrent à la publication "des partitions de performance, des poèmes à dire à haute voix, du théâtre non dramatique, des scénarios, des protocoles plastiques à activer") ont d’ailleurs eu l’excellente idée de faire figurer un code QR au terme du livre permettant d'entendre l'auteur dire ses textes.

Retour à la liste des Parutions de sitaudis