L'équation indigène par Nelly Maurel

Les Apparitions

L'équation indigène par Nelly Maurel

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20 décembre 2010 Je dînais avec Lucio et sa compagne Elisa. Je fis le récit de ce début de voyage. Je leur compilais les 16 septembre. C'était vraiment extraordinaire. Elisa se tourna vers Lucio qui essorait les pâtes.
- 16 septembre, c’est pas la date de ton frère ?
- Ha. Si si. Mon frère Guido, celui qui a fait les aménagements dans ton atelier Nelly, il est mort le 16 septembre 2009.
Cet atelier que je louais depuis 2009 à la Ruche avait été occupé par Lucio il y a une dizaine d’années. Les coïncidences se multipliaient comme des petits pains. Je devinais pour me rassurer qu’il suffisait d’établir un point focal pour que les autres convergent. Je repensais à Poincaré dans La Science et l’Hypothèse :
Quand on a un peu plus réfléchi, on a aperçu la place tenue par l’hypothèse ; on a vu que le mathématicien ne saurait s’en passer et que l’expérimentateur ne s’en passe pas davantage. Et alors, on s’est demandé si toutes ces constructions étaient bien solides et on a cru qu’un souffle allait les abattre. Etre sceptique de cette façon, c’est encore être superficiel. Douter de tout ou tout croire, ce sont deux solutions également commodes, qui l’une et l’autre nous dispensent de réfléchir.


Puis je suis rentrée chez moi en traversant le jardin dans le noir, en accélérant dans le couloir, en serrant mes poings dans mes poches, avec une frousse horrible que j’avais déjà contractée en lisant le Horla de Maupassant lors du bac de français. Je n’ai jamais pu le terminer. Je ne pouvais pas réviser car j’avais peur. J’avais obtenu une note passable et j’étais vexée, mais je m’empêchais d’avouer mes raisons, insoutenables en ce temps-là. Le tour d’écrou d’Henry James me fit semblable effet 10 ans plus tard. J’en ai interrompu la lecture. J’avais trop la trouille. Ces auteurs-là matérialisaient les transparences et rendaient les perceptions impalpables trop concrètes. Leurs romans prouvaient l’existence des fantômes. Ils me faisaient y croire, plus tard ils me firent surtout me rendre compte que j’y croyais. Il m’en fallait peu pour me laisser convaincre puisque je l’étais presque. Enfin je devais garder mon cap. Surmonter la jubilante fascination issue de toutes ces coïncidences et surtout, surtout, ne pas tomber dans mon propre panneau. Surtout pas. L’intuition que j’avais était simple, les fantômes existaient parce qu’à force de vouloir notre esprit unifié et logique, intelligible et ordonné, tout ce qui ne l’était pas était attribué à une personnalité distincte de la notre. Un deuxième ego horizontal quand on en prenait conscience, vertical et supérieur quand on persistait à l’ignorer. Dès que nos perceptions s’étiraient loin des réalités pragmatiques que la vie en société imposait, avec rigueur, avec ferveur et rationalité, nos sensations nous paraissaient étrangères. De plus, il était presque impossible de partager avec les autres des sensations qui n’avaient pas reçu le tampon de la norme du bien ou du mal, mais surtout qui n’avaient pas d’antécédent ni de modèle. Et parfois même pas un mot pour les décrire. Pour le dire grossièrement, nous avions une double personnalité parce que nous étions dotés d’imagination. Cette imagination faisait de nous des êtres uniques. Personne ne pourrait voir à l’intérieur. Et seule la parole pourrait la rendre publique. L’imagination. C’était peut-être exactement ça la vie privée. Nos sociétés modernes résistaient à notre vie imaginaire qui était rabaissée et qui restait souvent tacite, à part pour quelques résistants qui avaient tellement besoin d’en parler qu’on les appelait les artistes, avec beaucoup de confusion et de réappropriation du terme. C’était peut-être ça la foi, la part d’imagination qui ne serait jamais rentable. Cette chose, qui se réfléchissait uniquement sur les tranches du temps perdu, non rentable, était presque toujours occupée par Dieu. Dieu expliquait les plantes, les animaux, la géographie et le nuage et le minéral et l’organique et le soleil et la pluie regardez, là, un arc-en-ciel. Si vous le voyez, c’est bien la preuve qu’Au commencement était le Verbe, et que le Verbe était en Dieu. Chacun avait une histoire mythique qui certifiait l’origine du monde et le but de la vie. Notre cerveau prouvait toutes les nuits qu’il avait besoin de nourriture immatérielle puisqu’on rêvait. Mais on n’y faisait pas très attention. On avait l’habitude de ne pas s’étendre sur ces récits (oniriques : ils avaient même conservé leur son grec) dont beaucoup se souvenaient avec peine. Les autorités avaient déclaré fermement que la matérialité était prioritaire. Sans preuve mais ce n’était pas grave. C’était même aigü comme décision. Ils ne reviendraient jamais là-dessus. Ils se réunissaient sur des sommets internationaux aiguisés pour s’accorder sur la reconduction éternelle de ce principe. L’imaginaire resterait secondaire, la fiction officielle, serait définitivement l’argent. L’argent était abscons de naissance, ne représentant que sa propre valeur. Il avait été conçu sur le modèle de la promesse. En ces temps-là, la reconnaissance d’une dette, d’un dû, restait orale. Mais comme les promesses se tenaient difficilement, il avait fallu écrire quelque chose. Fabriquer une preuve. L’argent se matérialisait avec des pièces de métal et des coupures de papier, les plus grandes valeurs étant dessinées sur le papier, peut-être parce qu’il était pliable et léger. Peut-être parce qu’il laissait plus de place pour dessiner. La valeur d’échange était parfaitement inconstante et libre. En regardant le chiffre gravé on se rendait compte que le papier lui-même avait une valeur à part, qu’il avait été conçu avec un art supérieur, un luxe qu’on réserve aux habits de rois et aux lustres. En fixant le chiffre métallisé, percé, verni, filigrané, estampé, on pouvait imaginer beaucoup de choses à acquérir, y compris des parts de survie. En frottant ses doigts entre ces pages libres, on imaginait des permissions. L’argent valait la liberté. Ceux qui en avaient le plus pouvaient même se permettre de convertir enfin leur imagination en actes, même répréhensibles. Enfin ils acquerraient une vie idéale, c’est à dire personnalisée, en achetant les corps, et même l’imagination des autres. Voilà ce que je pensais à ce moment là. Quelque chose comme ça. De pas très net.
Le commentaire de sitaudis.fr Extrait du 20 décembre 2010, livre à paraître.