morceau de bois par Marie-Luce Ruffieux

Les Apparitions

morceau de bois par Marie-Luce Ruffieux

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Le premier éclat de rire dans une ville portuaire peut être dû à un sac en plastique que l'on regarde avancer au-dessus du sol, dans une rue piétonne, et qui soudain s'envole plus franchement, prend de la vitesse et vient se coller avec violence sur le visage d'un ami. Il agite les bras sans intention aucune et se dégage la tête d'un geste brusque, il a eu peur, et l'on éclate de rire, ce qu'on n'avait pas fait depuis un certain temps. Ce rire, on le sent passer du nombril à la bouche, et il nous surprend comme un voleur qu'on n'aurait pas vu entrer dans la maison, mais qui en sortirait soudain en courant, très beau, et les bras chargés de vieilleries indésirables qu'on gardait. Qu'on gardait comme la baleine de Pinocchio garde dans son ventre des tables, des chaises et un jeu de cartes pour d'éventuels naufragés qui viendraient. Elle aurait donc prévu leur arrivée, et aménagé ses entrailles au mieux, anticipant leur ennui plus que probable et s'en inquétant ? À moins que ces marins ne soient venus dans le ventre du mammifère de leur plein gré, avec leurs propres affaires, leur cafetière italienne par exemple, ainsi que des vêtements de rechange, ce qui impliquerait une décision de leur part quant à emménager dans le fameux estomac. Dans ce cas, il faudrait se demander sérieusement ce qui peut pousser une poignée d'hommes, et aucune femme, à déménager d'une romantique cabine de bateau dont je n'imagine pas l'odeur à la puanteur supposée du ventre d'une baleine dépressive. Dépressive, je m'avance certainement : il est vrai que l'histoire, que je n'ai pas lue depuis longtemps, ne donne probablement aucun détail sur l'état psychique de l'animal, et que, si elle était effectivement déprimée, ceci ne serait absolument pas un élément important de l'intrigue. Il existe, comme nous le savons tous, plusieurs versions de « Pinocchio », et toutes ne contiennent certainement pas la même illustration représentant ces quelques marins vivant depuis longtemps déjà dans l'estomac de la baleine, on le comprend en voyant leurs chaussettes trouées sécher sur une corde tendue dans un coin du ventre. Sans avoir, il me semble, à me justifier, je l'ai dit, je me souviens de cet animal comme d'un être triste, et il est possible que cette impression ait été créée par l'expression de son visage sur l'image d'une des pages du livre cartonné que ma famille possède, à moins que je n'aie imaginé son humeur morose, ce qui est tout à fait probable. Cela dit, il serait compréhensible que la baleine, dans une telle situation, se sente mal : des corps parasites envahissent le sien. Il est donc peu plausible qu'elle ait préparé son ventre pour y accueillir les naufragés, et acheté le mobilier, le jeu de cartes, la machine à laver le linge et la cafetière italienne (que j'ai par ailleurs inventée). Ce sont donc vraisemblablement, comme je le proposais, les marins qui ont délibérément pris la décision de venir s'installer dans les entrailles du poisson, et non la baleine qui les y a invités. Reste à savoir pourquoi, et après tout peu importe. Ils sont là, dans l'estomac, ils y jouent aux cartes, trichent sûrement parfois, en attendant un événement qui arrivera bientôt. La baleine éternuera. Ils seront expulsés du ventre chaud. Je me permets de le décrire comme chaud, car je crois que les hommes ne portent qu'un t-shirt, ou une chemise, c'est plus probable, ainsi qu'un pantalon, c'est évident. Pinocchio, lui, après son arrivée dans le ventre du poisson, n'a pas du tout eu envie d'y rester, malgré la température ambiante très agréable qui y règne, et de s'y installer à long terme, d'y vivre tranquillement en compagnie des marins qu'il y a rencontrés. Connaissant son ignorance du monde due à son jeune âge, j'imagine qu'il a été dérangé par leur attitude vulgaire, qu'il les a trouvés trop peu et trop mal vêtus, je rappelle que leurs chaussettes sont trouées, ou encore, qu'il a été choqué par leur impertinence, les voyant fumer des cigarettes dans le ventre déjà peu oxygéné du poisson. Ils ne fument peut-être pas, mais pourraient très bien, tout en jouant au poker réunis autour de la table en bois, en buvant du café, ou, pourquoi pas, de l'alcool. On comprend mieux pourquoi le vierge Pinocchio a absolument voulu trouver une solution pour sortir des entrailles de l'animal. Et lui, Pinocchio, a-t-il, comme la baleine, une bouche, un ventre, un estomac ? Je ne pense pas. Et s'il en avait, y accueillerait-il, par exemples, des termites qui, je l'imagine, auraient certainement envie de se loger dans le bois de bonne qualité constituant ses membres et son tronc, avant de les manger? À mon avis, il ne laisserait aucune bête s'installer à l'intérieur de son corps en bois pour le mâcher, et c'est probablement une des raisons qui le fait, par un sentiment d'empathie, se sentir mal à l'aise lorsqu'il se trouve lui-même à l'intérieur d'un corps, plus précisément d'un estomac, celui de la baleine, donc, même si il n'a pas l'intention d'en grignoter les parois. Il veut en sortir et, en cherchant un moyen de s'évader, pense, logiquement, et plutôt rapidement, à l'éternuement. Il pourrait déposer, afin de les irriter, du poivre sur les narines du poisson, si les baleines ont un nez, ou quelque chose qui y ressemble, ou, encore mieux, le chatouiller. Dans ce cas, l'éternuement serait plus un éclat de rire qu'un éternuement, et la baleine sortirait de sa dépression en riant. Car après l'expulsion des habitants de son estomac, j'imagine que la baleine, libérée d'un poids, se sentira mieux, du moins je l'espère. Mais oui ! Enfin débarrassée des marins bruyants, tricheurs, sales, fumeurs et buveurs qui vivaient dans son ventre, elle sera plus heureuse ! Mais Pinocchio, se trouvant à l'intérieur de l'estomac de la baleine, n'a évidemment aucun accès direct au nez de l'animal, ni à ses aisselles, ce qui rend mes suppositions improbables. De plus, je me souviens maintenant exactement de la ruse de Pinocchio pour provoquer l'éternuement, et, donc, sa propre expulsion et celles des marins (qui n'ont, je le précise, rien demandé) : il allume un feu au centre du ventre, et c'est la fumée qui, venant de l'intérieur même de son corps, chatouille les parois nasales de la baleine, la faisant éternuer. Même si, et j'en avais eu l'intuition, l'action de chatouiller, que j'associais au rire, y est effectivement, elle se présente de manière indirecte et subtile : ce chatouillement ne provoque pas, comme je l'espérais, un éclat de rire, mais bien un éternuement, ce qui est relativement différent. La présence du feu allumé me fait croire que mon imagination m'avait entraînée trop loin en me faisant penser que les marins fumaient. En effet, si tel était le cas, la fumée de leurs nombreuses cigarettes aurait picoté les narines de la baleine bien avant l'arrivée de Pinocchio ; elle aurait déjà éternué, mettant rapidement fin à la situation inconfortable dans laquelle elle se trouvait. À moins que la quantité de cigarettes fumées par les marins n'ait justement pas suffi à faire éternuer la baleine, se bornant à lui picoter le nez d'une manière insupportable mais trop infime pour provoquer une quelconque réaction, la condamnant ainsi à une retenue perpétuelle, ce qui pourrait, j'y pense, être une explication quant à son état dépressif. Dans ce cas, il est peu probable que les hommes jouassent au poker. En effet, ce jeu est si angoissant qu'ils auraient, pris dans une émulation certaine, c'est sûr, fumé assez de cigarettes en quelques parties seulement pour produire une quantité de fumée pouvant rivaliser avec celle produite par un feu allumé par une jeune poupée de bois. À ce propos, avec quoi Pinocchio a bien-t-il pu déclencher ce fameux feu ? Certainement avec la table en bois sur laquelle les parties de cartes sont jouées, je ne vois pour l'instant aucun autre objet inflammable dans le ventre aménagé. Il a donc dû attendre patiemment que les marins soient fatigués, cessent de jouer et s'endorment enfin, confortablement allongés sur le sol rouge et moelleux, pour, en silence, brûler dans un même brasier le plateau, les quatre pieds et les trente-deux cartes à jouer. Si les marins sont fumeurs (la question reste en suspens), il a tout à fait pu trouver sur la table, négligemment oubliée là par un des hommes épuisés par le jeu de carte, une boîte d'allumettes ou un briquet lui permettant d'allumer le bois et les trente-deux cartes de papier plastifié. Remarquons le courage dont le jeune Pinocchio a fait preuve ! N'oublions pas qu'il est, comme la table de jeux bancale, fait de bois, et qu'il aurait donc pu, avec un peu de malchance, prendre feu avant que la fumée ne parvienne aux narines du mammifère et ne le fasse éternuer bruyamment, libérant la poupée et les marins inconscients. Il aurait pu mourir brûlé par un feu qu'il aurait allumé lui-même dans le ventre d'une baleine, sous l'eau, au fond de la mer. Quelle triste fin ça aurait été ! Heureusement, Pinocchio, très prudent, est resté indemne. Imaginons maintenant la magnifique explosion advenant à ce moment-là : dans un fond marin peuplé d'algues, coraux et poissons de couleurs diverses, jaillit soudain de la gueule ouverte d'une énorme bête d'un beau gris mat et uniforme une cafetière italienne métallisée aux arrêtes aigues, de laquelle coule certainement une petite quantité de café sombre et froid, oublié là par des joueurs de carte emportés dans une très longue partie de tarots, une corde à linge à laquelle sont suspendues quelques ternes chaussettes de laine trouées, mais propres et sèches, qui se retrouvent en une fraction de seconde, en contact avec l'eau salée de la mer, mouillées à nouveau, trois ou quatre marins ivres et endormis vêtus de chemises sales et informes, une machine à laver le linge dont le tambour pourrait être en train de tourner, de laver d'autres chaussettes, ou pourquoi pas les chemises ou pantalons de rechange des hommes assoupis, ainsi qu'une poupée de bois au nez sculpté avec soin, qui aurait sur le visage, malgré sa rigidité due au matériau qui le constitue, un air fier, soulagé, courageux et sur lequel on décèlerait une maturité nouvelle. A la surface de l'eau, on pourrait imaginer que l'explosion dessine des vagues, des vagues que l'on ne distinguerait pas des autres, nombreuses ce jour-là en raison du vent qui soufflerait fort sur cette mer au bord de laquelle se trouverait une ville portuaire, connue pour la quantité impressionnante de déchets y virevoltant avec grâce lorsque le vent se lève, parmis lesquels une majorité de sacs en plastique colorés qui parfois prendraient de la vitesse et se colleraient alors soudain sur le visage d'un voyageur, faisant ainsi rire une de ses amies, peut-être pour la première fois dans cette ville portuaire, et elle penserait à un très beau voleur qui la quitte, les mains remplies de vieilleries qu'elle gardait.



Marseille, 2007.