Je flânerai un peu moins d'Endre Kukorelly par Samuel Lequette

Les Parutions

09 nov.
2008

Je flânerai un peu moins d'Endre Kukorelly par Samuel Lequette

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Pas au sens métaphysique






« Les auteurs prétendus clairs sont aussi difficiles que les autres : leur clarté même, souvent trompeuse, rend plus difficile l'exercice de l'activité critique. En d'autres termes, la clarté est le mode déceptif de l'obscurité. »
François Rastier






Parue en septembre 2008 aux éditions Action Poétique, dans la collection « Biennale Internationale des Poètes en Val-de-Marne », cette traduction de poèmes d'Endre Kukorelly fait naître un auteur.

Méconnu en France, Endre Kukorelly bénéficie en Hongrie d'une reconnaissance symbolique avérée : en 1985 il a reçu le Prix de littérature hongroise pour le meilleur premier recueil, La douce réalité, en 1992 le Prix Vilenica et en 1993 le Prix Attila JÛzsef. L'apparition de son œuvre dans le champ littéraire hongrois est difficilement dissociable des circonstances esthétiques et politiques d'époque. Sa poésie commence à être publiée à partir des années 1980, dans un contexte politique fortement marqué par les restrictions et les répressions du socialisme d'Etat.

A l'inverse des poétiques visant la saisie d'une parole essentielle - « proche l'idée » - par l'effacement des formules stéréotypées et des lieux communs, la poésie d'Endre Kukorelly est écrite dans une langue très simple en apparence et n'offre au lecteur aucune résistance immédiatement perceptible. Lexique, coupes et ponctuation contribuent à donner aux textes une diction orale. Sans obscurités et pourtant difficile à cerner et à caractériser, cette impression troublante d'incompréhensible touche au projet textuel de l'auteur et à une conception du langage qui ne peut se résumer à des motifs existentiels ou à une philosophie du concret.
L'œuvre d'Endre Kukorelly se manifeste, avec une prédilection pour la forme brève, par la pluralité et la diversité de ses modes d'écriture. L'auteur a écrit des poèmes, des textes en prose, des pièces de théâtre, des poèmes pour enfants, des articles critiques et des textes de circonstance. A la recherche d'une forme éloignée de toute ontologie et de toute métaphysique, tout en étant ancrée dans un intertexte biblique et littéraire par des références aux textes sacrés et à Hölderlin (le poème 11 octobre 1952 cite un passage de l'Apocalypse, H.÷.L.D.E.R.L.I.N. est un acrostiche organisé sur les 9 lettres du nom de Hölderlin), sa poésie, le plus souvent construite à la première personne, surmodalise, varie les pratiques discursives, les points de vue et les positions énonciatives : masculin/féminin ; rationnel/poétique ; oral/administratif ; enfant/adulte.
D'aspect fragmentaire, proches du récit mais sans narrativité d'ensemble, les poèmes d'Endre Kukorelly semblent être des morceaux détachés de textes plus grands, qui pourraient être aussi bien le rapport d'un procès, une comptine, un documentaire, une conversation, un témoignage historique ou un poème lyrique, et dont ils seraient les réécritures ou les réélaborations. Deux régimes d'écritures sont en tension constante : l'écriture rationnelle-administrative d'une part, l'écriture poétique et ses tropes d'autre part. Le discours à prétention objectivante se mêle au discours le plus quotidien, l'oralité la plus relâchée au niveau de langue le plus strict et le plus rigide. Le poème 31 mars 1951 est une lettre adressée par une femme emprisonnée « Au parquet militaire 27 rue Gyorskocsi Budapest IIème arr. », qui s'enquiert du sort de son mari condamné à mort. 666 / 7 septembre 1948 est la communication d'un jugement « par le Conseil National des Tribunaux Populaires. » Brouillage des discours et des genres qui prend aussi la forme d'un épuisement dans l'inventaire. Ainsi le poème Pas au sens métaphysique : « Tunnel, bateau-mouche, production automobile, / ce genre de choses, / différents systèmes de chauffage, on invente/toutes sortes de choses, destination, / types de nuages, [... ] ». L'expertise du réel est un échec, qui affecte le monde et le langage qu'elle avait pour ambition d'ordonner : « le lac de / Palics luit comme du plomb, et tout ça / par désespoir. Dans notre désespoir. A cause de / ce foutu désespoir pas facile à décrire. ».
Si les textes d'Endre Kukorelly se prêtent à une lecture historique, c'est par leur potentiel critique, dans la mesure où, avec un humour Mitteleuropa, ils introduisent du jeu - ludique et mécanique - là où le projet politique d'époque visait à supprimer toute latitude à l'individu social.
Ellipses, euphémismes, litotes, figures de l'ironie mettent constamment à distance le sujet et le lecteur. Les textes n'ont pour horizon ni l'événement ni la synthèse des expériences vécues :
« Les plus grandes histoires passent / toujours comme l'averse, entre / ciel et terre / entre l'horizon et l'asphalte, / mais elles ne s'abattent pas dans le gris-vert, et rien ne se lève après, au moment de faire / les comptes il reste juste autant. / Une quantité définie, un grand cadre. / Des histoires lentes. »
Si certains textes relèvent du genre du témoignage, ils se singularisent par leur caractère distancié et indirect, par la tension entre un savoir rétrospectif et un savoir lacunaire.
La « vérité » de l'histoire, les arrestations et les interrogatoires, les exécutions et les suicides, n'est pas prise en charge par un point de vue omniscient réaliste ou transposée selon des structures narratives mythiques. Rétention d'informations, atténuation des repères référentiels donnent une vision altérée et hésitante de la réalité, faussement fondée sur des faits, des données précises et chiffrées. Le pathos n'est ni évacué ni exaspéré, mais traité comme un prisme fictionnel :
« Il est si aisé / de réussir à pleurer ou bien, / disons, de parvenir à ce peu de complaisance / nécessaire aux sanglots. »
La poésie d'Endre Kukorelly pose la question de la clarté. Les textes réputés « clairs » présentent des obstacles souvent aussi difficiles à isoler et à reconnaître que ceux des textes dits « obscurs ». La « banalité » est aussi inévidente que le « mystère » mallarméen.
Dans sa Préface à Je flânerai un peu moins, Anna Balint écrit : « A la lecture d'Endre Kukorelly, ce qui frappe le plus c'est la mise à mal des règles grammaticales hongroises et de la logique, à moins que ce soit le « bon sens » même que ses vers dérangent ? Que signifie en effet que « mes vêtements me rassemblent » ? ». Elle rapporte ce phénomène stylistique à une prise de position poétique face à une situation interprétative historique : « Les choses ne pouvaient être dites que « correctement », manière d'exercer par le biais de l'expression une contrainte sur la pensée. Cela eut souvent pour résultat un rapport dédoublé à tout ce qui était exprimé, le récepteur cherchant dans tout discours un sens caché. D'un côté, les écrivains déployaient des prouesses d'ambiguïté, de l'autre les lecteurs cherchaient à décoder entre les lignes le « vrai » message. » Les poèmes d'Endre Kukorelly interrogent l'évidence, les perceptions non-critiques. Le texte (d'arrivée) ne s'écrit pas contre le français mais avec le français, il joue de la confiance en la raison et en la langue en tant que système unique reposant sur une doxa unique. L'impression d'une syntaxe désarticulée est l'effet décidé d'un langage conçu comme articulation et lieu d'affrontements entre plusieurs doxa, une rhétorique puissante usant de l'adhésion et de la persuasion. C'est un dispositif énonciatif, stylistique et fictionnel qui construit avec modestie une réalité inexplicable qu'aucun point de vue stable n'unifie.

1956

Je me souviens de l'abri anti-aérien.
De l'odeur.
Une bonne odeur, de bois pourrissant.
Je ne me souviens pas s'il faisait froid.
Je me souviens du grondement aussi.
Un bruit sourd, comme s'il venait des murs de la cave.
Bromm.
Bromm.
Je savais peut-être déjà ce que c'était, un tank.
Un tank ruskoff en face de chez nous, devant la boulangerie.
Les soldats balançaient le pain par la petite ouverture ronde sur le dessus.
Ils se balançaient deux pains tenus plat contre plat, comme un ballon de rugby.
Je les regardais d'en haut, du troisième.
Evidemment, un enfant ne comprend rien.
Evidemment, les adultes comprennent tout.