Artaud, Cahiers numéro 2 par Jean-Paul Gavard-Perret

Les Parutions

30 oct.
2015

Artaud, Cahiers numéro 2 par Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

                   Si pour Artaud le voyage semble impossible - "les portes n'existent pas et on ne va jamais nulle part que là où l'on est" écrit-il dans ses Cahiers du retour à Paris – il n’en va pas de même pour les contributeurs de cet excellent ensemble. Leurs divers « voyages » dans l’œuvre provoquent un  déplacement capital. Est précisé par diverses entrées qu’être à la recherche d'un « monde perdu" n’est ni répondre à "l'appel du néant" ni à celui d’une "Réalité Divine Suprême" (termes qui mériteraient un long développement chez l’auteur). Les auteurs illustrent la qualité particulière du déplacement initiatique d’un auteur qui - contrairement à la « tradition »  attachée à lui - n’a jamais pris le bas pour le haut, ni  l'obscurité pour la lumière.  Comme l’auteur le précisa à Henri Parisot : "ce n'est pas Jésus Christ que je suis allé chercher chez les Taharumaras mais moi même hors d'un utérus dont je n'avais que faire».
 
    L’immense mérite des « Cahiers Deux » tient à ce qu’il ne cherche pas à « psychanalyser » l’auteur. Certes Deleuze et Derrida sont convoqués mais Bousquet tout autant. Et pour s'approcher au plus près de l’œuvre le directeur de publication (Alain Jugnon) a ouvert le corpus à des textes de création « pure ». Ils permettent
un « coït tellurique » (pour parler comme l’auteur) avec l’œuvre. Ces voyages paradoxaux l’ouvrent face au  « néant erroné » pour voir ce qui se cache derrière. Si bien que ce corpus  critique dans son hybridation atteint le cœur de l’œuvre  dans ses couleurs de lave volcanique vibrante.
 
      L’ensemble permet de rétablir des équilibres face à la « malchance » qui colle à l’œuvre comme elle colla à l’existence.  Elle entame
une renaissance et surtout le désenclavement du « cerclage » qui entoure l’œuvre marquée du sceau "du sang des sacrifiés, des victimes de la conquête, rouges du soleil qui les brûlent".  Alain Jugnon met d’ailleurs en relief l’aspect pyromane d’une œuvre qui ne cesse de brûler de son « feu ».  A tous les amateurs d’Artaud ce livre deviendra un outil indispensable. Il ouvre des horizons, montre la nature particulière de la transsubstantiation  d’un poète pour lequel « il ne s'agit pas d'entrer mais de sortir des choses" tout en fuyant comme la peste tous les occultismes et les ésotérismes au profit d’une vie matérielle et non religieuse.
 
      La
langue d'Artaud  - des textes premiers aux glossolalies des cahiers de Rodez et d’Ivry - retrouve son souffle oublié et saccagé, sa cruauté ou plutôt sa densité de matière noire que Serge Margel, Jérôme Diwa ou Arno Bertina ouvrent à des dérives imprévues voire a priori intempestives : le Rock and Roll  (avec le Jésus « Naze Cool » de Mordillat et le texte d’Aurélien Lémant)  est appelé comme l’œuvre de Jean Eustache. Rien pourtant de superfétatoire dans ces approches : fondre l’œuvre d’Artaud dans l’ailleurs est un moyen de libérer la parole d’Artaud pour, comme il le demandait lui-même : "en détacher la dernière petite fibre rouge de la chair". Le tout dans la « fiole » (dixit Artaud) d’une œuvre irrécupérable où tout se bat, se débat et où en « transmetteur éclopé l’auteur retrouve la mécanique du foyer le plus crucial » (Virginie di Ricci).