Ce lieu que les pierres regardent de Jean-Louis Giovannoni par Emmanuel Laugier

Les Parutions

27 févr.
2010

Ce lieu que les pierres regardent de Jean-Louis Giovannoni par Emmanuel Laugier

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des corps en amorce






La réédition de quatre des premiers livres de poésie de Jean-Louis Giovannoni n'est pas un simple retour en arrière vers la figure de l'auteur, mais l'amorce pensée de ce que les corps espacent et défigurent...

Il est assez commode de voir, dans ce qu'il faut bien nommer l'œuvre de Jean-Louis Giovannoni, deux périodes d'écriture : la première voudrait se commencer - et commence effectivement bien là - avec Garder le mort (…d. Athanor, 1975, la cinquième édition paraîtra, préfacée par Bernard Noël, chez Fissile en 2009) et s'achèverait avec L'immobile est un geste (…d. Lettres Vives, 1990). La seconde se cernerait à partir de L'…lection (Didier Devillez …d., 1994) et se poursuivrait par le monologue du Journal d'un veau (Deyrolle …d., 1996), jusqu'au roman intérieur Le Lai du solitaire (…d. Léo Scheer, 2005) ou les poèmes verticaux de Danse dedans (Prétexte …d., 2005). Soit. Cette bipartition réglée est pourtant assez arbitraire, pour ne pas dire contradictoire, si l'on y regarde à deux fois. La présente réédition des quatre premiers livres de Giovannoni est l'occasion de repenser le lien dynamique entre les vers secs et économes, faussement sentencieux, chantournés de pensées aporétiques (pensons au Poteaux d'angle de Michaux par exemple) des premiers temps de l'écriture, et les proses affolées et monologuées des livres ultérieurs. La préface de Gisèle Berkman, clairvoyante et limpide, offre un tel angle de réflexion sur l'ensemble de l'œuvre, l'émancipant de lectures parfois orientées vers des métaphysiques de l'Ouvert et de la présence, voire de l'indicible. Garder le mort avait pourtant jeté dans une langue à la sobriété effarante sa hache, et prévenu de la matériologie dont il était question : ì il fait noir/au milieu de la viande " était-il écrit noir sur blanc, ou encore : ì on ne caresse jamais/l'intérieur d'un corps ". Voir le mort que l'on se garde d'être en l'écrivant pourtant, conduisait chez Giovannoni à noter, littéralement, comment ses ongles continuent de pousser en se retournant presque sur eux-mêmes, puisque ì ìle mort" est toujours l'auteur ìgardé" par lui-même, (... ) et [que] dans le jeu de cette représentation, écrira Bernard Noël dès 1976 sur ce livre, écrire est ainsi à la fois le comble du cabotinage et le comble du risque, car on y reste sur sa fin ". Tout, déjà, nous avertissait que le ì dedans a cessé d'être une figure spirituelle pour devenir cette réalité qui est là, sous la main, et qui demeure intouchée " (B. Noël). Ce que les ouvrages qui suivent, dont Ce lieu que les pierres regardent ou Variations Friedrich Hölderlin, s'emploieront à aggraver en de petites séquences à l'effet de notes à peine pensives, et où l'idiotie, l'effarement, l'hébétude concurrencent la clinique de corps toujours sur le départ. Nous étions prévenus, nous le serons plus encore avec ces quatre livres-là, écrits entre 1984 et 1990 : écoutons par exemple dans Ce lieu que les pierres regardent, l'oreille juste tendue vers la concrétude du propos : ì il est en nous un lieu/qui ne peut être touché/où personne ne viendra//où seule la douleur/peut parler ", si bien qu'une question peut être soulevée : ì Pourquoi le corps de l'autre/nous laisse-t-il toujours dehors/Pourquoi ". Tout s'amorce et se poursuit par ces litanies rases, sûres de ce qu'elles avancent, mais formulées, dirait-on, dans un mouvement en crabe, minant d'avance les révérences comme les sentences sacrées de tout corps glorieux. Les Variations, assez proches de ce que rageusement L'…lection, cinq ans plus tard, tordra sur sa ligne de crête corporelle, allongent le propos en de petits paragraphes aux constats évidents, que l'énigme pourtant harcèle, empêchant leur clôture : ì Il faut imaginer sa peau se retournant pour toucher sa propre peau, ne sachant plus qui borde qui ? Qui commence qui ? Ou bien sa main se mettant à toucher l'intérieur de sa main ". Rien de plus, rien de moins, que ce mouvement inversé et invaginant. Pas japonais n'ira pas opposer quelque sagesse que ce soit à la violence de parution des corps, plutôt vont-ils creuser ce qui sépare la pierre du mot, le pas de l'autre, et ouvrir nettement ce qui pourrait faire suture dans la langue du trajet. Seule est conservée, d'une référence orientale, l'idée du parcours contre sa finalité, ou sa forclusion. Reste alors, de ce volume d'amorces en réserve, ce que Jean-Louis Giovannoni ne lâchera pas de la complication envahissante de corps dédoublés : de leur peau intérieure, rose pâle, presque blanche comme celle du veau de lait, à l'extériorité qui les borde comme de multiples frontières étrangères, voire réfractaires. C'est d'un combat qu'il s'agit, à l'exemple de ce que Michaux développa dans ses épreuves, exorcismes. De ce face à face Giovannoni ouvre l'être comme sur une table d'anatomie, car ì on écrit/pour désemplir le monde//pour qu'il se déssaisisse//commence//loin/de sa propre étreinte "




NB
vient également de paraître aux éditions L'Atelier des Grames , en version française et anglaise T'es où ? Je te vois ! (Where are you ? I can see you !)