Jean-Patrice Courtois, un territoire sans carte par Emmanuel Laugier

Les Parutions

22 avril
2014

Jean-Patrice Courtois, un territoire sans carte par Emmanuel Laugier

 

 

Les Jungles Plates (éditions Nous, 2010) a été, pour un certain nombre de lecteurs qui le découvrirent alors, un événement rare autant de par l’enjeu qu’il soulève que du fait de l’audace des rythmes d’écriture ouverte, et ce jusqu’au régime interne d’une politique qu’il sous-tendait entièrement. Toute la question posée en somme à l’écrivain rééliste est à nouveau ouverte dans son Mélodie et jugement, autant appuyé sur la conjonction « et » qu’importé en conjugaisons spéciales dans chacun  des termes anté- et post- posés. Tenu dans sa forme interrogative, Les Jungles plates appelait une obligation de réponse, c’est-à-dire l’impérieux désir qu’un langage se donne, remontant à l’autre surface de ce qui est, dehors, sans langage : “ Dans l’espace, dans la géométrie des plans, des plans se cachent, imaginables donc réels, réels donc imaginables. Voilà, nous en sommes là si la question est “le monde en réseaux est-il géométrie de plans ou autre chose ?” Plans absolus à tout, absolus de tout, plan à plan, un après l’autre et avant l’autre aussi, le réseau est une lutte contre toute idée de dimension ”. Les phrases infracassables de séries non-causales, leurs arasements et frottages, les gesticulations de laisses étagées en forme de fouet, les amorces sériées etc. que l’on lit et voit dans les livres de Jean-Patrice Courtois, et notamment dans Mélodie et jugements, sont des plaques tectoniques enchevêtrées, et toutes de poussées relevées. Concentrées et condensées, les méta-lettres (plutôt que sorte) contenues et écrites entre les lignes des phrases de Mélodie… continuent en un second mouvement le travail de fond entrepris dans Les Jungles plates : mais ici, entre la mélodie ténue et le jugement droit et précis quelque chose s’invente, qu’on l’appelle critique (pensive, res cogitans) du monde ou autrement, peu importe, reste qu’elle est ici tendue sur le poème et rentrée en plan à géométrie variable, rentrée et questionnée selon (à partir, avec, contre, etc.) un frère d’arme (Cyrano de Bergerac), avec et sans lui, dans l’acte qu’écrire endure seul. C’est le principe de la collection * que de confronter un auteur d’aujourd’hui à un autre, français, né ou ayant écrit dans le battement de deux siècles (XVIe et XVIIe siècle). Jean-Patrice Courtois s’y attelle avec une pugnacité éloignée de tout mimétisme : sa question étant celle d’écrire d’autres lettres, jamais adressées, mais dressées et lancées, sans que jamais ses phrases n’en aient, de près ou de loin la forme. Il y invente des « phrases hermaphrodites pour hérisser la trame tassée douce » de l’endormissement d’une écriture fermée sur son époque autant que pliée dans son savoir savant. Il faut la (l’écriture) dégager de ces deux champs, la sortir de son costume guindé (Jean-Patrice Courtois rend hommage en ce sens au poète italien et éditeurs des œuvres complète de Cyrano [ed. Champion], Luciano Erba), ouvrir les tiroirs de jeux agencés et conjugués de ce qui passe d’un temps à un autre : les couteaux du dix-septième siècle, où l’on écartelait (entre autres) les athées & les sorcières (cf. les lettres XII et XIII), étant aussi aiguisés que ceux d’aujourd’hui, dont on ne nommera pas les horreurs répandues, voire comment insidieusement ici ou là, ils (les couteaux) continuent la découpe du monde en forme de Léthé éparse et molle. Cela n’empêche pas que les fleuves pourrissent infectés de mercure, que les radioactivités inventent des nuages où le rire est jaune : à cela Courtois répond par des régimes de « polémicité » dont Cyrano faisait son art de la pointe. S’ouvrant toujours (et en premier) par l’accueil du « contre », de « l’autre », du « multiple », sur le « pour », le « même » et « l’un », ces  polémicités que la langue forme dans le poème en prose qu’est Mélodie et jugement, conduit à « surexposer l’inintelligible imagé » (le désastre autour), et à exposer les « phénomènes d’altération manifeste » jusqu’à leur point de rupture, de contamination interne (cf. la page-synthèse de la partie II (p. 33)… Ici, en ce lieu d’invention d’un phrasé neuf, se conjugue ce qui se cache entre logos et phusis. On ne connaît pas cette chanson, mais par delà le fameux fragment de Héraclite, reste que Mélodie et jugement est « la visite du coin spécial que vous ne pouviez imaginer du temps que vous écriviez » –, une visite vers « rien de spécial », sinon qu’elle est le « liant », le ET, vers les « liés de la chaîne de Ion », autrement dit celle de l’inspiré où nous rencontrerons aussi et autant l’ensemble imaginé des lecteurs de Cyrano que ceux que nous serons. Pugnaces et critiques s’entend.

* Selon ce que la collection de la maison entend : éditions 1 :1 (poésie) - anciens modernes : une écriture d’aujourd’hui sur, contre, tout contre, une écriture ancienne (France, XVIe et XVIIe siècles) / réécriture, reprise (thèmes, ton, formes, énergie, rythmes, figures ?), poursuite, achèvement, retouche, trahison, négation, ignorance ou encore annotations, commentaires, une rencontre, un lien en tout cas, relié, ensemble côte à côte. Y sont parus : 1° Christian Prigent, La Défiguration : Paul Scarron, La Relation véritable 2° Sabine Macher, Le poisson d’encre dans ma bouche n’est pas à sa place : Saint-Amant, Rome ridicule 3° Emmanuel Laugier, Tout notre ær se noircit : Guillaume Saluste Du Bartas, La Sepmaine (II) 4° Jean-Pascal Dubost, Dame : Joachim Du Bellay, Amores 5°Jean-Louis Giovannoni, S’emparer : Ambroise Paré, Des Monstres et Prodiges