Emmanuel Hocquard (1940-2019) par Pascal Poyet

Les Célébrations

Emmanuel Hocquard (1940-2019) par Pascal Poyet

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Emmanuel Hocquard existe, je le sais, je l’ai rencontré. Une fois, c’était à Bordeaux, où il vivait alors. Et le souvenir de cette rencontre a surgi beaucoup plus tard, lorsque l’ayant invité avec Juliette Valéry à une lecture, à l’occasion d’un atelier de traduction collective de l’américain que je menais avec des étudiants à Toulouse, je l’ai évoqué pour les présenter. J’étais donc de passage à Bordeaux, et je me trouvais dans un bus. Le bus s’est arrêté devant la gare, et là, Emmanuel est monté. Il tirait une petite valise à roulettes qui m’a semblé bien pleine. Quand je suis allé le saluer, il m’a dit en me montrant la valise du doigt : « Il y a de la verroterie là-dedans ». Étrangement, j’ai immédiatement pensé qu’il parlait de livres de poésie. J’ai même pensé qu’il s’agissait de livres de poésie américaine. Emmanuel Hocquard, lecteur, traducteur, anthologiste de poésie contemporaine américaine, était-il à mes yeux à ce point associé à la poésie américaine que je ne pouvais pas imaginer qu’il transporte autre chose dans ses bagages que des livres de poésie américaine ? Autre chose, comme de la verroterie par exemple ? Toujours est-il que je n’ai pas posé de question. Et cette phrase m’était revenue une première fois quand, quelques années plus tard, Emmanuel a publié L’invention du verre 1 — le rapprochement était des plus troublants ! Mais le souvenir de la phrase a chassé tout autre souvenir, ou presque, de ce que fut alors notre conversation dans cet autobus bordelais : l’énoncé a « produit autour de lui un espace de raréfaction ». Ce sont des remarques de ce genre que, ce soir-là, je confiais à l’assistance, en guise de présentation de mes deux invités. Après mon topo, Emmanuel prenant place pour lire un long passage de Condition de lumières2, son tout nouveau livre, a proposé que je sorte pour qu’il puisse dire au public ce qu’il y avait vraiment dans cette valise.

 

« Je suis toujours parti de : il y a, dans cette histoire, quelque chose de louche. » Oserais-je dire que depuis que ce souvenir m’est revenu (est redevenu présent), je n’ai cessé de prendre des notes au fil de mes lectures et relectures des livres d’Emmanuel Hocquard, relevant tous les passages susceptibles d’être rapprochés de cet énoncé bizarrement resté pour moi totalement opaque : « il y a de la verroterie là-dedans ». Élucider un énoncé oral (non autorisé) à l’aide des écrits de son « auteur », un énoncé qui ne présente en soi aucun mystère : « l’évidence comme énigme ». Je crois avoir essayé toutes les formes d’approche, toutes les méthodes de travail, d’écriture et de traduction que les livres d’Emmanuel Hocquard me proposaient : celle de l’archéologue, celle du privé, celle du grammairien. Rassemblant peu à peu ce qu’il aurait peut-être appelé une fiction de langue, j’ai analysé comme autant d’indices les phrases et les vers où il avait employé ce pronom neutre, il, ou la formule il y a que j’ai fini par entendre comme « un sens possible du verbe être », à l’instar de l’index pointé sur une chose ou quelqu’un. J’ai mesuré la dose de performatif contenue dans cet abracadabra grammatical — sorte de déclencheur neutre — et la « visée performative » dont relevait un tel énoncé3. Je m’en suis pris à l’article partitif, à sa façon de laisser le nombre indéterminé ou de ne dire que l’indénombrable. J’en ai fait la « synopsis », selon l’expression d’Emmanuel, qui était avant tout un poète du langage ordinaire (comme on parle des philosophes du langage ordinaire), c’est-à-dire qu’ainsi qu’il le préconisait à ses étudiants de l’école des beaux-arts de Bordeaux, où il enseigna « langage et écriture »4, je l’ai comparé aux autres partitifs en usage : de la vaisselle, de la farine, de l’argent, du vent, — de la poésie ? Je me suis inventé une correspondance avec l’auteur : « Cher Pascal / Il y a de la verroterie là-dedans / signé Emmanuel ». J’ai aussi essayé le discours indirect : Emmanuel Hocquard m’a dit qu’il y avait de la verroterie là-dedans — mais la valise manquait et on ne montre pas du doigt au passé. J’ai attendu de voir soudain quelque chose : que, sur la table, d’éventuelles connections apparaissent entre mes objets de mémoire. Mais j’ai beau avoir aperçu depuis cette verroterie, non seulement sur une étagère de la maison d’Emmanuel — du moins il me semble — mais aussi par exemple dans ces mots recopiés dans l’un des volumes d’Une grammaire de Tanger : « objets en verre éclatant dans la lumière matinale de la Pennsylvanie (depression glass). »5, l’énoncé de l’autobus bordelais est resté irréductible à toute (re)composition. Les extraits des livres d’Emmanuel Hocquard, les fragments de langage ordinaire à côté de ceux-ci, et mes maigres souvenirs du reste de notre conversation, sont au mieux comme les propositions de Conditions de lumière, séparés par un intervalle, s’attirant ou se repoussant ou se faisant écho ; ils sont restés comme les tessons sur la photographie qui ouvre ce même livre, disposés les uns à côté des autres afin de reconstituer autant que possible le rectangle d’une plaque et ce qu’elle donnait à lire, malgré les manques, ou avec les manques.

 

« Je me souviens des mots. Je les reconnais. » Je ferai donc comme le poète élégiaque « inverse », celui qui fait passer un fleuve dans un poème, et recueillerai (« Dans une coupe en verre ») ce fragment de langage, littéralement, avec son évidence propre, au présent, et, sur la table de montage, le laisserai non pas s’enchaîner avec d’autres, mais, comme les énoncés dans leur no man’s land, rayonner comme un idiot6. « Uncultivated gift », dirait John Cage. Les énoncés sont comme les champignons.

 

Mais pour être tout à fait complet (sincère), il me faut dire que je crois que si cette simple phrase d’Emmanuel a eu pour ainsi dire une telle « fortune » pour moi, c’est aussi parce que je ne savais pas ce qu’était vraiment la « verroterie ». Je veux dire que ce mot, lorsque je le lui ai entendu dire, n’a suscité en moi aucune image précise (sinon, par homophonie, la vague représentation d’un poème en vers). Et je pense même que cette opacité aurait perduré s’il avait ouvert la valise. Le mot serait resté sans connexion avec la chose (la valise est la valise, la verroterie est la verroterie, jamais le contenu de la valise et la verroterie ne se rencontreront)7. Je dirais que je n’ai pas su quelle intonation donner à ce mot.

 

Le sens que je donne ici au mot intonation est celui que lui a donné Emmanuel Hocquard dans le paragraphe qu’il lui a consacré dans sa préface à Tout le monde se ressemble (1995). Celui qui écrit ou qui dit le mot table « se trouve à la fois avec son intonation-table, liée à son histoire des tables, et le mot-table, qu’il partage avec tout le monde mais qui, comme tel, est parfaitement opaque, abstrait, pure énigme8. » L’intonation y a quelque rapport avec ce que Wittgenstein appelait l’usage. On retrouve ce mot à plusieurs reprises dans Le cours de Pise, mais c’est dans un sens un peu différent et il y est associé à la figure du destinataire. Emmanuel Hocquard explique par exemple, dans un long courrier à ses étudiants daté de 1999 que : « Ce qui fait la différence entre ce que je dis et ce que tu dis, ce ne sont pas les mots, puisque les mots sont à tout le monde, que tout le monde emploie les mêmes mots […] Ce qui fait la différence, c’est l’intonation. On pourrait aussi parler de sincérité. Ou d’éthique. […] L’intonation est liée au destinataire […] C’est le destinataire qui donne son vrai contenu et sa juste forme à votre message9. » Il est aussi question, ailleurs dans le même volume, à propos de Je me souviens, d’une intonation particulière de Perec, qualifiée de souriante et ludique, et contribuant avec d’autres paramètres d’écriture à l’élaboration de la forme de ce texte. Mais la dernière fois qu’Emmanuel Hocquard a parlé d’intonation, c’est dans « Quoi », l’avant-dernier chapitre de Ce qui n’advint pas, dernier livre d’Une grammaire de Tanger, sous-titré « post-scriptum » (2016). Et c’est dans un sens qui reprend les précédents, mais en les poussant plus loin encore :

 

Se demander « quel est le sens du mot mer ? » serait vain. D’ailleurs personne ne le fait. Contente-toi des usages que tu fais de la mer : regarder, te baigner, naviguer, pêcher, nager, peindre, etc.

 

Chacun de ces usages est une intonation particulière et très vivante de “quelque chose” qui n’a pas de sens.

 

Une grammaire des intonations est-elle envisageable ?

 

Que pourrait-elle être ? Surtout que devrait-elle ne pas être ? Il y a ici matière à méditer, à interroger nos habitudes de penser par phrases, de penser des phrases.10

 

Ce chapitre est suivi de « Ce qui reste », le dernier d’Une grammaire de Tanger et le seul à ne pas être en prose, mais constitué de fragments de textes (ce qui reste ?) disposés sur la surface de la page et tentant peut-être de « construire un sens au moyen d’éléments discrets ». « Ce qui reste », l’expression peut se tourner vers le passé comme vers le futur.

 

Il faut souligner le retour de ce mot, intonation, dans ces pages qui sont devenues les dernières qu’il a publiées (en dehors de sa préface au Cours de Pise). La grammaire qu’il s’y efforce de cerner en lui donnant ce nom — objet d’une enquête qui traverse la pensée et l’écriture d’Emmanuel Hocquard depuis plus de vingt ans — continue d’être envisagée comme « un problème11 ». Et rien n’oblige à croire que les questions qu’il pose ici, l’auteur du « post-scriptum » ne se les pose qu’à lui-même. Dans des lignes qu’il m’a adressées à l’automne 2017, évoquant quelques auteurs contemporains, Emmanuel me disait penser qu’il existait aujourd’hui la possibilité d’une ouverture comparable, et même beaucoup plus large, à celle des années soixante-dix, qu’il avait appelée, par défaut (précisait-il), la « modernité négative » ; il se réjouissait de constater que commençait à surgir ici et là cette « grammaire des intonations » qu’il appelait de ses vœux et qui « devrait se substituer à la “grammaire normative” toujours en cours et qui craque de toute part ». « C’est dans l’air », ajoutait-il.

 

Et c’est dans l’air non seulement parce que cela se prépare (comme un orage) mais aussi parce qu’à l’instar de la parole, cela peut y imprimer un mouvement12, tout comme cette phrase d’Emmanuel dans ma mémoire. Ainsi tous les passés que j’ai employés ici touchent-ils au futur.

 

 

1 L’invention du verre, P.O.L, 2003

2 Conditions de lumière, P.O.L, 2007

3 Cf. notamment Les Babouches vertes, Une grammaire de Tanger II, CIPM, 2009, et Le cours de Pise, édition établie par David Lespiau, P.O.L, 2018

4 Cf. Le cours de Pise, op. cit.

5 « Se souvenir », Ce qui n’advint pas, Une grammaire de Tanger V, post-scriptum, CIPM, 2016.

6 Cf. « Taches blanches », in ma haie, Un privé à Tanger II, P.O.L, 2001

7 Cf. « Les oranges de Saint-Michel », ibid.

8 Tout le monde se ressemble, une anthologie de poésie contemporaine, P.O.L, 1995

9 Le cours de Pise, op. cit.

10 « Quoi », Ce qui n’advint pas, op. cit.

11 « Qu’est-ce qu’une intonation ? (ne pas confondre avec ton) n’est pas une question mais un problème. »

12 « Chaque parole n’est-elle pas un mouvement créé dans l’air ? » Jean-Luc Godard, Puissance de la parole, 1988.