Maurice de Guérin (1810-1839) par Germain Tramier

Les Célébrations

Maurice de Guérin (1810-1839) par Germain Tramier

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            Maurice de Guérin est une figure en partie oubliée du romantisme français, en partie car son oeuvre a alimenté souterrainement la littérature ; qu'il s'agisse de Barbey d'Aurevilly, Rimbaud, Mauriac, Bosco, Ramuz, Bachelard (qui le cite souvent), quelques surréalistes. La persistance de Guérin se manifeste aussi de nos jours : Yves Charnet écrivait un roman sur le poète et sa soeur en 2005 : Petite chambre, aux éditions de la Table ronde, et Marie-Catherine Huet-Brichard renouvelle sa compréhension universitaire dans de nombreux textes. Maurice de Guérin, issu d'une noblesse déclinante, poète secret du premier romantisme, mort à 29 ans, aurait-il encore quelque chose à nous dire ?

 

            10 juillet 1832, Maurice de Guérin abandonne le vers pour se plonger dans la prose. Bien sûr, il a déjà écrit de nombreuses lettres, ainsi qu'un premier essai de poésie sans vers : « Bal, promenade et rêverie à Smyrne », mais cette fois-ci la translation est remarquable, la prose devient son élément. Ce 10 juillet, il se trouve au Cayla, le château de son enfance, quand il entame un certain journal :

 

« Voici bientôt trois mois que je suis à la campagne, sous le toit paternel, at home (délicieuse expression anglaise qui résume tout le chez soi) [...] J'ai vu le printemps, et le printemps au large, libre, dégagé de toute contrainte, jetant fleurs et verdure à son caprice [...] Je me suis assis au fond des bois, au bord des ruisseaux, sur la croupe des collines ; j'ai remis le pied partout où je l'avais posé, enfant, rapidement et avec toute l'insouciance de cet âge. Aujourd'hui, je l'y ai appuyé fortement ; j'ai insisté sur mes traces primitives. »

 

            Dès sa première page, le Cahier Vert dévoile tout un programme poétique, stylistique et thématique : il y aura du printemps, du primitif et du cosmique chez Maurice de Guérin. Si jusqu'à présent sa poésie versifiée n'avait été qu'une occupation de circonstance, une écriture dévote et plutôt fade, qui ne supposait en rien la densité caractéristique de ses deux poèmes en prose : Le Centaure et La Bacchante, acmé de son œuvre, en débutant le Cahier Vert par cette relecture sensuelle de son enfance, Guérin initie ce qui deviendra son laboratoire d'écriture. En une centaine de pages se succèdent les réflexions, les tentatives littéraire, la recherche d'une place personnelle, celle du corps dans la nature, de l'identité dans la société, du poète dans la littérature. Le Cahier vert est une œuvre de recherche poétique, de questionnement tantôt mélancolique, tantôt solidaire de ce que Guérin appelle « la Création » et que je nommerai simplement la nature (pour ne pas entrer dans un débat théologique que je ne saurais mener). Bien avant Mallarmé, ce qui fait de lui le premier des nouveaux symbolistes : Guérin se pose la question du langage et de sa performativité ; la tentative du silence, jamais loin, intensifie l'état poétique, dans la lente exploration d'une forme d'écologie littéraire :

 

« Le silence m'enveloppe, tout aspire au repos, exceptée ma plume qui trouble peut-être le sommeil de quelque atome vivant, endormi dans les plis de mon cahier, car elle fait son petit bruit en écrivant ces vaines pensées. Et, alors, qu'elle cesse : car ce que j'écris, ce que j'ai écrit et ce que j'écrirai ne vaudra jamais le sommeil d'un atome. »

 

Molécules, atomes, fleurs, vent, tout le romantisme est là : le romantisme allemand (encyclopédique et philosophique) oui, le jeune poète ne peut pas vivre la poésie sous une forme segmentée, purement ouvragière, il la tresse  autour d'une éthique ou pour reprendre un mot employé plus haut : d'une véritable écologie. Hölderlin n'est pas loin avec son habitation poétique du monde. Quelle est la place de celui qui écrit ? Comment sublimer sa participation au monde tout en se méfiant des voiles du langage, des apprentissages, des traditions humaines ? C'est d'une tension entre la mesure (l'harmonie chère à la révolution newtonienne, dépassée depuis) et le sublime, l'hypersensibilité du corps temporalisé, que va éclore la voix propre de Guérin :

 

« je m'inquiète peu des hommes et des arrangements qu'ils ont faits de nos facultés ; je brise leurs systèmes qui m'entravent, et je m'en vais, libre, le plus loin d'eux qu'il est possible, reconstruire une âme et un monde selon mon gré. »

 

Rimbaud, familier de la lecture de Guérin (qui est resté une figure majeure jusqu'au début du siècle dernier, où il est redevenu un infans, c'est à dire celui qui ne parle pas encore) a su magnifier de telles phrases. Et ce que dit Guérin des imaginations : « de celles qui revêtent les idées de la parure des images, comme de celles qui, tournées vers l'infini, méditent perpétuellement l'invisible et l'imaginent avec des images d'origine inconnue et de forme ineffable. » porte en lui déjà la voyance rimbaldienne à venir.

 

            Viennent alors les deux poèmes en prose, Le Centaure, tout d'abord, réflexion sur la dualité humaine, la difficulté d'allier l'homme et la bête dans le monde, la tête de l'homme tournée vers le ciel, son corps pesant au sol ; mais le centaure de Guérin n'est pas seulement cette tension entre l'homme et l'animal, il représente toutes les doubles natures : il est un champ des possibles à réactualiser, celui de ceux qui se sentent, comme Guérin, à l'écart d'une organisation sociale, entre deux cases, hors case – véritable levier d'accord des contraires. Ainsi, Le Centaure comme La Bacchante, qui reçoit en elle un dieu masculin, se rapprochent de nos questionnements sur le genre.

 

            Maurice de Guérin percevait en lui deux natures, il était femme et homme, les deux loin de s'annuler constituant cette troisième figure qu'il projetait d'écrire : l'hermaphrodite, sans en avoir le temps. Il a voulu transcrire dans ses trois poèmes en prose, dont deux nous sont donnés : la masculinité autour du centaure, la féminité de la bacchante, et la possibilité d'une hermaphrodicité, dans la lignée de la Séraphîta de Balzac, et d'une tradition antique, ou néo-platonique controversée qui plaçait toujours l'homme au dessus de la femme ; ce que Guérin ne fait pas. Il reste, pour finir, à évoquer son écriture, ou faire sentir son intensité imaginale : sortant de la caverne de son enfance, comme se confrontant au ciel platonicien, voici ce que le vieux centaure, Macarée, dit à propos de son éveil au monde extérieur :

 

« Quand je descendis de votre asile dans la lumière du jour, je chancelai et ne la saluai pas, car elle s'empara de moi avec violence, m'enivrant comme eût fait une liqueur funeste soudainement versée dans mon sein, et j'éprouvai que mon être, jusque-là si ferme et si simple, s'ébranlait et perdait beaucoup de lui-même, comme s'il eût dû se disperser dans les vents. »

 

La dépersonnalisation du centaure dans l'éclairage extérieur, cette lumière qui remplit ses veines, sa presque dissipation finale, comme une participation cosmique, ne sont-elles pas des appels à la désindividualisation, visant la reconnaissance de ce qui prolonge notre corps (ces ressources qui lui permettent de durer), ou plus subjectivement, je l'admets, une plongée possible dans la collectivité élargie ?