Culpabilité et jardins potagers : l'amour à jeun(e par Andrea Franzoni

Les Incitations

25 mars
2017

Culpabilité et jardins potagers : l'amour à jeun(e par Andrea Franzoni

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(en lisant Iduna et Braga, de la jeunesse, de Philippe Beck)

par Andrea Franzoni

 

 

ces situations appelleraient une double description,
de forme linguistique et de condition figurative

Benveniste

***

1.

L’avenir est fixe, cher monsieur Kappus. (Rilke)

La jeunesse de Beck est très antique. C’est une antiquité très jeune, dont il nous faut peut-être avouer qu’il y avait grand besoin, compte tenu de notre contexte intellectuel.1 Comme toute antiquité, elle a une puissance d’affirmation (équivoque, comme toute vérité) : elle intimide et attire, en même temps. Comme toute jeunesse, elle repose sur une faiblesse qui encourage et en même temps retient ceux qui, pliés et muets devant la prépondérance du grand, en voudraient tout simplement discuter, dans leur salle de déséquilibre non utilisable, loin des pioches et sondes des conséquences.

A quoi sert d’être un petit garçon si vous
devez grandir pour devenir un homme ? (G. Stein)

Faut lire les yeux du son, chez Beck. Faisant attention à créer une mesure individuelle d’équilibre entre le livre qui me lit et moi qui lit le livre. Ni prose ni poème, mais les deux à la fois, le texte est à considérer comme le motif dans le tapis chez James. La répartition des mesures métriques – [battues décomposées et recomposées (contrebattues), entre les accents de phrase et la toile de rimes mises en constellation, externes et internes au phrasé légal (à la p.1 : pensée-scandée-rythmée-ourlée-ourlée-laissée-roulée ; tendresse, promesse, délicatesse, promesse, jeunesse ; compose-chose-zone-compose-transposent] – n’est qu’une devanture, peau décorative qui protège la production savante des séries phonétiques – [prises-reprises d’unités variables regroupées par proximité d’articulation] – où Beck continue sa défense2 du poème = sucre sonore pour la bouche intellectuelle. Mais c’est un sucre complexe.

Ecriture arachnéenne, tracée haut et grêle avec sérénité
hautaine et résignation : une jeune personne de qualité.

(Giacomo Joyce)

Le concept ou notion de jeunesse s’explique à partir de la « double simulation en sens inverse » (Valéry). Tout comme le vers est une allure dont le poème narre le souvenir (il se croit parfois présent à lui-même, mais c’est une hallucination), jeune est une relation poétique (ni enfant ni adulte) entre états biologiques et états sociaux, entre origine propre et origine commune (chaque âge a la sienne). On sait que le temps est élastique (volonté-contrainte). On sait que c’est nous qui produisons l’élastique. Or, ceci : le poète est porteur d’une durée. Il propose au lecteur (le seul contenu possible) de vivre sa forme au rythme d’expansion de l’élastique historique qui le traverse. C’est donc (aussi) une affaire de ligaments.

Il ne tient qu’à la faiblesse de nos organes et de notre contact avec
nous-mêmes que nous ne nous voyons pas dans un monde féerique.

(Novalis).

***

2.

Le coup n’a l’aisance requise que lorsqu’il surprend
le tireur lui-même. Il faut que la corde ait l’air de trancher
subitement le pouce qui la retient. (Herrigel)

Si l’âme circule dans les poumons, c’est le rythme respiratoire qui produit la force d’analogie créative (buenas salenas cronopio cronopio !), d’agglutination linguistique et de vibration digestive : l’énergie pour la course d’être contre air. La souplesse ligamentaire, la puissance musculaire, la capacité d’accélération cardiaque, sa course sans destination et son incapacité de rétention culturelle seraient les composantes bases d’une jeune poésie. Où est-elle ? L’enfant monté sur le carrousel, l’adulte reste assis ; et l’attend.

[le pied dans le plat
trop compliqué pour moi]

(Beltrametti)

L’enseignement de Beck s’insère dans ce plat telle une apnée entre contraction du livre et naissance du lecteur. Beck, en poète, impose un rythme : libérer la spontanéité du sortilège de l’imagination (Benjamin) + « l’imagination imite, c’est l’esprit critique qui crée » (Wilde). De sorte que si l’on veut lire le l’ivre, il nous faut changer de pas, ralentir, sortir du livre, ne plus avoir à disposition les facilités de la compréhension. Pas tant pour trouver des préciosités rares (collectionnisme), mais plutôt pour faire l’expérience d’un mode poétique, qui est depuis 1996, année de sa naissance écrite, adulte ; et que Beck, sauf erreur, a défini comme le renvoi aux études. L’obligation à ce rythme est une invitation amoureuse. A attendre. Quoi ?

La poésie ne me sourira que si elle le veut bien (Leiris)

Librement mécanique, le lecteur s’avise de la complexité du sucre. Il vit l’expérience des dents disciplinaires du langage, la perte quasi permanente de l’information. Qui pourtant est là. Où ? Nous sommes face à nos intertextes (à nos amis). Le sucre fond dans la bouche. On reste à sec. Une soif se fonde.

Les jeunes gens veulent être fidèles et ne le sont pas ;
les vieillards veulent être infidèles et ne le peuvent pas

(Wilde)

La fonction hautement didactique de Beck se heurte donc au problème de la jeunesse. Se heurte à sa manière : en s’isolant dans le problème de sorte que le problème vienne à lui, tel un mouvement autour d’une immobilité. L’apnée pourtant peut porter en elle la syncope. Le dur risque de muer en raideur. Le discours de l’exactitude n’est pas toujours l’exactitude du discours :3 ceci est l’enjeu, le foyer de peur, le prix du concert.

 

Transformer la vitalité en énergie, l’énergie en esprit, l’esprit en ouverture. « Musical », a aussi la sagesse populaire de l’appartenance. Il faut donc la science des places-disponibles. Des trous dans la flute. Le son comme relation flexible, relation d’amour entre source et adresse. Le complet, s’il continue de créer, sature. Résoudre le problème, c’est en faire partie.

comment faire / sinon vivre jusqu’à en mourir jeune ? (A. Rosselli)

***

CODA I

« L’opinion commune veut que la jeunesse dans son ardeur bouillante soit le plus bel âge pour la production poétique ; on peut soutenir, sous ce rapport, précisément le contraire, et regarder la vieillesse, pourvu qu’elle sache conserver l’énergie de la pensée et du sentiment, comme l’époque la plus mûre. » (Hegel, cité par Beck à p. 24)

Hamlet, comme on sait, dit à une occasion quelconque : « Le tout est d’être mûr. » Qu’on n’oublie pas cependant la mélancolie avec laquelle il le dit. Quelle abnégation, quel mal du siècle résonnent en ces paroles ! […] « Le tout est d’être mûr », phrase, en soi, d’une indicible tristesse.

Nous faut-il alors ériger en principe une parole prononcée, dans sa détresse, par un être malheureux, tourmenté à l’extrême ? Etre mûr ? Qu’est-ce que cela signifie ? Ne sommes-nous pas, à vrai dire, vidés dès l’instant où nous avons mûri ? Le vieillard, la femme âgée sont mûrs, mais il n’aiment pas qu’on leur rappelle. Plus d’une personne d’expérience voudrait changer son état contre un peu d’immaturité, car c’est bien avec elle que la vie commence. […] Au nom de quoi tirer vanité de sa maturité ? On voit justement grâce à Hamlet que le mûrissement est une contrainte, donc quelque chose de tout à fait indésirable. Pour nous, qui vivons, c’est plutôt une immaturité bien gentille, allègre, qu’il nous faut souhaiter. (Robert. Walser, Essai sur Hamlet ).

CODA II

« La culture de la disposition interdit ou humilie la hâte d’inventer tout de suite, ou la pétition de principe qui établit l’enfance. L’enfant, en s’y mettant, n’affirme pas son génie ; des grands irrités l’affirment trop pour lui, et son orgueil est pris de vitesse dans le chaos de la montée résistée » (Beck, pag. 38)

Un philosophe traînait toujours là où des enfants jouaient. Et quand il voyait un garçon qui avait une toupie, il était tout à coup aux aguets. Dès que la toupie se mettait à tourner, le philosophe la suivait pour l’attraper. Peu lui importait que les enfants se mettent à crier et essayent de le tenir à distance de leur jouet, il était heureux tant qu’il pouvait saisir la toupie encore en train de tourner, heureux juste un instant, car déjà il la jetait par terre et s’en allait. Il croyait en effet que la connaissance de chaque petite chose, ainsi par exemple une toupie en train de tourner, suffisait pour connaître la totalité. C’est pour cela qu’il ne s’occupait pas des grands problèmes, du temps perdu à ses yeux : si la plus petite chose était vraiment connue, alors tout était connu, c’est pourquoi il ne s’occupait que de la toupie qui tournait. Et à chaque fois que les enfants se préparaient à faire tourner la toupie, il avait l’espoir que cela allait marcher cette fois-ci, et quand la toupie se mettait à tourner, il se mettait à espérer en courant essoufflé après elle qu’il atteindrait la connaissance. Mais quand il avait le stupide morceau de bois dans la main, il était dégoûté, et les cris des enfants qu’il n’avait pas entendus jusqu’alors et qui lui arrivaient tout à coup dans les oreilles le chassaient de là, chancelant comme une toupie sous des coups de fouet maladroits. (Kafka, Cahiers in octavo)


1 Entre poésie-sociologie et les poétiques à l’art plastique, on ne peut s’empêcher de constater le manque presque absolu de faculté sympathique (ou sympathétique), chez les poètes d’aujourd’hui. Oubliant le sens du mot faculté, les jeunes croient plus à la force de l’établissement (establishment), qu’à leur propre puissance de présence trans-participative. Certes, ils ont bien raison de croire, car c’est le fondement du savoir, la confiance. Le problème est qu’il faudrait croire en soi, non dans le bâtiment (château sans chambre). Ou du moins dans une relation non duale entre soi et bâtiment. Prise par sa passion intellectuelle, la critique semble oublier la présence de cette fonction chez Beck. Une force-de-sourire intime derrière la poésie qui s’impose. Que de complexités pour une grimace...

2 Un mouvement poétique similaire s’était produit avec « la défense de l’endécasyllabe » de G. Ungaretti.

3 « Or ce qui nous attache à une langue et nous donne envie de la parler ce n’est pas qu’elle soit parfaite. C’est qu’elle ait ses confusions, ses erreurs, ses baroqueries... les langues se détruisent par excès de précision. » Jean Paulhan.