Lettre ouverte à mes amis français... par Éric Clémens

Les Incitations

04 mai
2005

Lettre ouverte à mes amis français... par Éric Clémens

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...sur le Traité constitutionnel européen.







Je suis belge et je vous demande de voter « oui » - si vous avez l'intention de voter « non » et que la mention de ma nationalité vous a fait sourire ou hausser les épaules, la question s'impose : tous vos arguments contre le Traité ne sont-ils pas sous-tendus inconsciemment par le nationalisme ? Derrière le social, le national, dénonçait récemment le sociologue François Dubet. Nouvel indice, à peine paradoxal : au moment où j'écris ces lignes, le dernier sondage signale une remontée du « oui » parce que l'argument de la perte d'influence de la France en cas de « non » fait mouche ! Je vous demande de voter « oui » si le nationalisme du « oui » comme du « non » vous paraît caduc.
Et d'un.


Oligarchie libérale - ainsi se trouvent désignées nos sociétés par le philosophe Cornélius Castoriadis : même si nous disions « démocratie éco-techno-cratique » ou une autre variante, qui nierait que les pays d'Europe, bien que sociétés ouvertes, sont dominés par les libéraux ? Mais l'enjeu d'une Constitution n'est pas telle ou telle politique, encore moins de sanctionner tel ou tel gouvernement. Une Constitution, au pire, permet de marquer les principes viables entre positions politiques opposées - des compromis, précisait déjà Siéyès aux temps de la Révolution française. Et, au mieux, elle permet d'influer sur ces politiques établies. Mais, de toutes manières, aucune Constitution, quelle que soit la sublimité de ses valeurs proclamées, n'a jamais été indépendante des rapports de forces pour leur mise en pratique.
Et de deux.


Intégration des peuples européens ou non - tel m'apparaît l'enjeu du vote du 29 mai : loin des discussions sur tel ou tel article de la dite Constitution! Le plus souvent de mauvaise foi : ainsi à propos de la souveraineté nationale (le pouvoir de la Commission ne s'exerce que dans le cadre de ses compétences, fixées par le Conseil des gouvernements et contrôlées, entre autres au plan budgétaire, par le Parlement européen), à propos du droit au travail (ou de travailler : le premier est mentionné dans la Constitution française depuis l'après-guerre, mais cela n'a jamais empêché le moindre licenciement ni raccourci la durée du chômage de quiconque) ou à propos de l'avortement (le droit à la vie ne remet pas en cause les 21 législations de 21 pays européens qui reconnaissent sa pratique). Pour plus d'éclaircissements, vous ne l'ignorez pas, Le Monde et Libération épluchent le Traité article par article... En fait, d'où viendra l'opposition au libéralisme dominant ? D'un parti de gauche au pouvoir ou d'extrême-gauche jamais au pouvoir (et de leur bureaucratisme congénital : qui peut croire que la féminité d'une dirigeante « communiste » ou la jeunesse d'un dirigeant « trotskyste » efface les pratiques historiquement manipulatrices et liquidatrices de ces organisations ?) ? D'une grève en France, d'une autre à Malte ? Ou bien, loin de nos propres apathies citoyennes, indifférences juvéniles et autres soumissions mass médiatiques, d'un vaste mouvement de grèves et de révoltes populaires dans plusieurs pays européens, de façon simultanée et convergente ? Et si un pays défend un principe essentiel comme l'exception culturelle (exclue du marché dérégulé 1) avancée par la France, comment l'imposerait-il internationalement, en l'occurrence contre les Américains, sans le soutien des autres pays européens ? Le Traité ne favorise-t-il pas une intégration des peuples d'Europe pour des alliances enfin massives à l'échelle mondiale ?
Et de trois.


Je termine : Simone Weil, ancienne déportée et intiatrice de la libéralisation de l'avortement (pardon de vous le rappeler), estime que le danger de guerre ne peut pas être exclu dans une Europe des Nations Indépendantes. En regard, que le texte du Traité reconnaisse suffisamment ou pas les droits sociaux, tel le droit au travail, qui de toutes façons ne sont pas réels hors des luttes pour les obtenir et les maintenir, n'est pas essentiel.


Le premier enjeu de l'Europe, dont ce référendum porte la marque au dos de la question constitutionnelle, est la fin des nationalismes parce que cette fin coupera court aux prétentions hégémoniques, dans la politique et la culture : dans la politique, sinon l'économie, parce que l'intégration des peuples européens renforcera la paix et la coopération entre eux en même temps que leur capacité de lutte commune contre les pouvoirs ; dans la culture parce qu'elle activera leurs divergences dans l'échange, le conflit et l'influence de leurs créations singulières.



1Il y aurait beaucoup à dire sur ce pseudo-marché libre qui ne l'est même pas : oligarchie...