ADIEU À FRANCK VENAILLE (1936-2018) par Pascal Commère

Les Célébrations

ADIEU À FRANCK VENAILLE (1936-2018) par Pascal Commère

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Pas facile d’écrire au pied levé. Pas fait pour ça sans doute. Et moins encore quand il s’agit… De quoi au juste ? Toujours ces questions auxquelles on ne répond pas. Qu’importe. Franck Venaille vient de nous quitter. Voilà. Pour la version brève s’entend. Pour le reste c’est plus compliqué. Il me faudra peser mes mots, ne pas me laisser gagner par l’émotion. Quoi qu’il en soit, une grande figure de la poésie disparaît avec lui. On se fout des figures c’est entendu, laissons-les à la géométrie. Je ne pensais pas si bien dire. Comme l’homme lui-même, la poésie de Franck Venaille se tient dans l’angle. Dans l’angle exact, aussi bien qu’ultime. Angle aigu d’où le poème fait feu sur le monde en même temps qu’il en reçoit l’incendie. Intérieur, va sans dire. De ceux qui couvent et que rien n’éteindra. Au mieux on en maîtrise l’embrasement. Une affaire de chaque heure, chaque seconde. L’affaire d’une vie. Qui commence pour Venaille en 1936, l’année de la guerre d’Espagne. Tiens donc ! Le tragique serait-il déjà au rendez-vous ? En fait de guerre elle ne le quittera jamais, je parle de la guerre en tant que telle. Ce qu’elle induit, ce qu’elle mobilise. Au point de ne faire plus qu’un avec l’homme. L’Homme en guerre tel qu’il s’est défini (dans un titre) et tel il restera. Pas question de baisser la garde. On n’oublie pas. Venaille moins que quiconque. La revue de détail il la conduira jusqu’au bout. De soi-même s’entend. Le moindre petit rien, dans la mise ou le texte c’est tout un. Bouton manquant, signe de ponctuation défaillant, tiraillements de l’être… Lui qui avoue être malade de chacun de ses sentiments. Ce n’est pas rien. Cette mémoire en action à l’origine de presque tous ses livres. Elle qui fournit le matériau brut à la rêverie. Qu’il s’agisse de la guerre d’Algérie (dont il ne guérira pas), du Paris de son enfance, de ses dimanches de supporter au stade de Saint-Ouen… Une rêverie active en cela, tenace. De quoi réveiller ces étranges mélancolies qui le bouleversent (je le cite), sans toutefois le submerger. L’assiégé se rebelle. Non sans envisager une toujours possible perdition. La troupe ne rassure pas, on est seul.  Cette présence de la soldatesque apparaît jusque dans ses titres – qu’il soigne, comme tout ce qu’il approche. Pour ne citer que l’un d’eux : Capitaine de l’angoisse animale. Ça ne s’oublie pas un titre pareil. Ensuite il faut aller y voir ! Quatre-cents pages de poèmes tirés des livres parus entre 1966 et 1997. Y compris le premier, Papiers d’identité (déjà ce « qui suis-je ? » comme en creux) et cet autre, de 1972, dont le titre est un poème en soi en même temps que l’emblème d’une poésie propre à ces années-là : Pourquoi tu pleures, dis pourquoi tu pleures ? Parce que le ciel est bleu… Parce que le ciel est bleu ! Relisant ces mots aujourd’hui, je ne sais trop pourquoi je pense à d’autres bien ultérieurs destinés à son propre usage : « Communiste et désespéré ». Mais je parlais de rêverie. Laquelle fait cause commune avec l’écriture, et cela seul importe. Puisque c’est par elle, en son étrange manière, que nous parvient la voix de Franck Venaille. Une voix originale à nulle autre pareille. Et grande assurément, sans nulle emphase toutefois. Au contraire, dans l’humble repli d’un accompagnement ordinaire. Nul doute qu’elle nous parvienne longtemps encore cette voix-là, quand bien même nous n’entendrons plus celle de l’ami au téléphone, lui et ses silences. Des silences qui sont autant de blancs sur la page – j’allais écrire : sur la plage. D’Ostende évidemment, à moins que ses pas ne s’égarent le long de la lagune, quelque part entre Venise et l’île de Burano, partout où la parole longtemps retenue prend l’excuse d’une mouette pour s’envoler. Quant aux silences, gagnés si durement sur l’angoisse de vivre, on les sait habités de la rumeur du monde, ce qui ne va pas sans heurts ni violences, sans malheurs. En quoi la parole de Venaille, née d’une expérience propre, rejoint l’universel. S’adresse à chacun de nous, sans jamais sombrer dans le noir abyssal. Pudeur de l’homme, nul laisser-aller. On se tient. Comme on se tiendra jusqu’au bout. Mais aussi, surtout, cette sorte d’espérance que représente, dans les temps difficiles, pour certains élus, la poésie. – Malgré des incapacités physiques bien réelles et toujours grandissantes, Franck ne manquait pas d’humour dans la vie, à l’égard des autres comme de soi-même. De cet humour qui chez lui voisine avec la fantaisie. En même temps qu’avec une certaine bienveillance envers l’autre, surtout quand il s’agit de ses frères d’infortune. Parmi eux le Cheval, forte bête brabançonne dont la figure sera moult fois évoquée et qui l’accompagnera dans maints poèmes et récits, à commencer par le plus célèbre de tous. Je parle de La descente de l’Escaut (Obsidiane, 1995). Livre majeur, qui ouvre avec éclat la seconde période de l’œuvre ; période au cours de laquelle le poète acquerra sa véritable stature. Pour l’heure, Venaille a dépassé la cinquantaine. Cela n’ajoute pas grand-chose, sinon qu’il fait connaissance avec la maladie, dont il ne cessera d’interroger les racines d’abord, puis les répercussions sur tout son être, lequel devra désormais s’habituer à vivre avec. Pénitent devenu, il entreprend de rallier à pied l’embouchure de l’Escaut, parcourant ces terres de Flandre qu’il fera siennes bientôt, au point d’y inscrire en d’étranges fictions (qui sont autant de facettes d’une autobiographie détournée) les faits et gestes de sa propre histoire, multipliant les pistes à l’envi jusqu’à se vivre équin lui-même, cheval de mine ou de labour. Aussi l’écriture (le fond autant que la forme) oscille-t-elle en permanence entre maints couples paradoxaux (fiction/autobiographie, jeu/aveu, gravité/légèreté, noirceur/luminosité, etc.) au travers desquels elle se complexifie. Pour ne rien dire de la curieuse alliance entre lyrisme et formalisme, termes bien inappropriés en l’occurrence, dès lors que ce que Venaille a à nous dire (et la lecture qu’il en fait) ne peut se satisfaire de ces enclos par trop délimités, lui qui traite la phrase avec une telle méticulosité sur la page, la sculpte selon ce qu’elle sera à l’oral (Venaille fut aussi homme de radio), profite des facettes de chaque mot un peu comme l’enfant s’émerveille des cristaux brillants de la neige. Sans renier pour autant cette part de jeu inhérente à l’acte d’écrire qui mêle de façon troublante la gravité d’une souffrance non feinte et la légèreté de certains refrains ou comptines. Comme si la phrase devait s’interrompre juste avant. Cette phrase, triturée, hachée au besoin, martelée. Juste avant le plongeon final. C’est qu’il n’use pas d’un matériel lourd face aux grandes questions de l’existence. Lesquelles n’en sont que plus présentes, et cela à chaque ligne. Sans toutefois charger la barque, simplement elles vont de pair. Là réside une part du charme que le lecteur ne manque pas de subir ; charme qui tient pour une part à la sensation de nouveauté. De modernité aussi bien, mot qui ne signifiait pas rien à ses yeux. Pour légère qu’elle soit, quoique savamment réfléchie, l’architecture de chacun de ses livres est concomitante avec son projet. Dans chacun d’eux (les derniers plus encore), chaque page semble habitée d’un mouvement vertical autant qu’horizontal (dans lequel alternent les formes du vers et de la prose) en résonnance avec les suivantes par un fil léger qui instaure une manière de narration en creux. L’une des mille facettes de l’écriture « venaille ». L’écriture dont il ne fit jamais une tour d’ivoire. Homme de revues – celles qu’il créa (Chorus (1968) puis Monsieur Bloom, dix ans plus tard) comme celles auxquelles il collabora (Action poétique tout d’abord, puis bien d’autres), il sut garder depuis sa retraite attache avec le monde, notamment par un réseau d’amitiés avec quelques poètes (choisis) des générations suivantes. Sur le pied de guerre jusqu’à ses derniers instants, il nous laisse un livre à découvrir : L'enfant rouge, à paraître début octobre. Il n’en aura vu que les épreuves. On n’insistera pas sur le mot.