un même silence par Olivier Apert

Les Célébrations

un même silence par Olivier Apert

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IL FALLAIT L’ENTENDRE
(& sans doute ne l’a-t-il pas été assez – entendu)
oui il fallait l’entendre articuler certains mots
ou plutôt en concasser minutieusement certaines syllabes, comme
éCRRRIre, par exemple
)& je l’entends encore : « c’est diFFFIcile d’éCRRRIre »(
La difficulté, belle, à vivre l’aura élu et la certitude cependant
que le poème est la tâche infiniment recommencée
qui ouvre sur le contraire même de la difficulté initiale :
la stupeur – la stupeur d’être là
par exemple
« L’enfance va me saisir
Où l’air n’est pas une preuve

Où stupeur et cri se montrent
Plus obstinés que le sable »


Stupeur, cri puis tremblement car être chez lui, en lui, ne s’envisage pas sans un effroi d’enfance sans cesse à accueillir, sans cesse à surmonter pour que l’amour ose surgir
« C’est te connaître je t’aime »

Nommer, chez lui, en lui, c’est connaître l’amour, l’accepter enfin
ou plutôt accepter un instant que cesse le doute de ce qu’il cherche :
l’être mis à nu par l’intensité terrifiante de l’affect

« Tu me nommes et nommes en moi
Ce qui devient nudité »


Chez lui, en lui, l’aveu de cette acceptation ne saurait durer – juste
le temps d’un cri, d’où la violence des locutions, la récurrence de mots
« Tout à coup comme je t’aime je t’aime »
« Le sens va vite éperdument autre »
« La hâte la hâte me recouvre »
« Ta soudaineté en moi »
« Une déflagration et
quand je te crierai qui suis-je »
« Ton écharpe ta fraîcheur tu accompagnes
brusquement toute vitesse »
« Effroi fugace et enfance »
« Déflagration tout à coup
Et rapidité frappée dans la mémoire »
« La durée et quand la distance
plonge en moi avec l’éblouissement
dont même l’explosion est muette »


La vitesse chez lui, en lui, la vitesse – c’est-à-dire aussi la déflagration,
l’explosion, la rapidité – est aveu de reconnaissance : elle seule permet
d’atteindre l’être, d’abolir la distance entre lui & lui –
d’où ce titre d’un de ses livres, Distance nue : la vitesse
de la perception éphémère est cet éclat de verre qui brise et
fait instantanément entrer l’extérieur tout entier en blessant
le regard à jamais pétrifié par l’incarnation de ce qu’il a vu.

oui IL FALLAIT L’ENTENDRE
)& je l’entends encore : « Quoi, Olivier, vous n’aimez pas mes
poEEMes ! » : c’est qu’entré au comité de la revue Po&sie, où il n’avait

jamais rien donné, je n’eus de cesse que paraisse une prose du livre à
venir Un même silence : « La revue PoEEsie ne m’aime pas » : ce qui
était absolument faux mais bien dans la manière maligne du mal-aimé
feint(

Nul livre de prose ne m’a tant ému que Un même silence, prolongé ensuite par Aucun signe particulier, car chez lui, en lui, compter est le revers prosodique du nommer poétique. Compter en silence, compter et se taire, compter pour que l’enfance étoilée de jaune s’assure d’un équilibre minimal, compter quand cette opération, tout à la fois abstraite et concrète, devient l’unique certitude où tenir debout, compter jusqu’à l’ivresse pour tout à la fois découvrir et perdre son identité :

« J’ai toujours compté les oiseaux même quand il n’y en a qu’un. Je compte mes pas. Il faut qu’ils aillent par deux. Un deux trois, nous irons au bois »

Compter indéfiniment les syllabes du vers, les vers de la strophe, les strophes du poème, les poèmes du livre – et dans tous les sens, du début à la fin, du haut en bas, de la fin au début, de bas en haut pour que le nommer se délivre :

« J’ai en moi ce qu’il ne fallait pas dire, que je ne sais plus, je compte, ne bougez pas. Je compte jusqu’à trois, je compte jusqu’à mille, »

Préfaçant une anthologie de « jeunes poètes », il écrivait ceci – qui pourrait bien approcher au plus vif de lui :

« C’est une poignée de neige, et elle fond. Un vol de mouettes, et elles échappent. Un instantané, une photo bougée, comme on dit, et tant mieux que ça bouge. Puissions-nous considérer ces quatre cent quarante mille comme les plus anonymes possible, en même temps que chaque mot dit en tremblant qui celui qui l’a écrit est. Et le tremblement. Et qui nous sommes Et qui nous serons. »

Et si l’on ne saurait croire sur parole, l’on croira sur écrit :
Bernard Vargaftig sera.

Le commentaire de sitaudis.fr I. M. Bernard VARGAFTIG
24 janvier 1934-27 janvier 2012 à Avignon