Franck Venaille (1936-2018) par Emmanuel Laugier

Les Célébrations

Franck Venaille (1936-2018) par Emmanuel Laugier

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Franck Venaille, l’action des mélancolies

 

            Un grand et magnifique poète, Franck Venaille, nous a quittés il y a moins d’une semaine, à huitante et un ans :

            Je me souviens qu’assis sur le sofa des éditions de l’Age d’homme (rue Férou) où en 1995 nous nous rencontrâmes, que La Descente de l’Escaut venait de paraître aux éditions Obsidiane. Nous partageâmes dans ce décor sombre, parmi de vieux objets slaves et des piles de livres venus de l’Est, quelques bières (Duvel) non-filtrées et conversâmes autour de ce grand livre. Je me souviens que nous avions été davantage conquis par la presque incongruité de ce lieu, de la situation elle-même, autant que de commencer un entretien qui allait se continuer durant plus de vingt ans. En 2015 j’écrivais ce portrait* dont voici la fin  : 

 

: le bonheur est sur des terres où le brouillard prend le cavalier

et passe à son poignet le graphe d’une lettre de mémoire dure

: F. V est signé à ses éperons d’or

suivi du fil de joie

de la fidélité — ah

à cela même seul

il n’ajoute rien :

si ce n’est que la diagonale tirée

entre la tête au chapeau de plume et la botte au cuir crème crottée

renverse le ciel sur son affront 

          le voilà ainsi droit sur le cheval de guerre

tête haute

pacifiant l’orgueil de sa leçon

ouvrant la fierté au martellement sourd des sabots

l’honneur à la brillance sèche des larmes

aux narras vendangés de gris

            le long de l’Escaut

le voilà qui part d’en Bou[c]hain en Cambresix jusques à la mer de Flandres où tombe

ledit fleuve

pour lui seul ses mains trempées de l’eau de la

oh vita nova

est ici

 

            Franck Venaille fut ce cavalier poète, magnifique de discrétion, de pudeur, de puissance libre : peu dirent autant que lui la rage contre cette affreuse injustice d’être né, la fatigue du temps (« j’en appellai à ma fatigue ! que je calmais, trouvant ces mots que souhaitent entendre les enfants illettrés » lançait son immense Descente de l’Escaut), les luttes d’un homme en guerre (La Guerre d’Algérie, ed. de Minuit, 1978), la tendresse animale, spécialement équine, l’être communiste, la passion de la fiction pure (Verdi, l’opéra), celle pour le fameux club de football le Red Star FC ( son N° d’immatriculation, toujours actuel, est le 500002)  : «ma passion pour le football passe forcément par cet « au-dehors » puisqu’elle prend corps et s’exprime essentiellement dans les stades. Je les fréquente depuis toujours. Je pourrais vous parler de dizaines d’entre eux. Là, derrière les buts (ma place préférée, bien qu’elle ne donne qu’ une vision imparfaite du jeu ) à l’emplacement du point et du drapeau de corner, j’ai vu des centaines de matches.(…) Toute passion ronge de l’intérieur. » (Mystique). Peu dirent autant que lui comment transformer la petitesse cynique en grand art du grotesque, ainsi que d’user de tous les régimes du vers et de la prose pour accélérer la douleur du monde et ralentir, « la plus que lente, l’endormie », la vie-même avant que « noire et vorace, la vase s’abat des berges/Pour la recouvrir toute ». Les qualificatifs de la façon Venaille, de ce que tôt nous reconnûmes comme cet « écrire en venaille », il n’est pas nécessaire ici, ni ailleurs, de les tourner dans tous les sens pour les voir, car ils forment immédiatement le prisme de son élégance : ce port altier qu’Alice Springs surprit, cigarette nonchalamment penchée à la lèvre, smoking nœud papillon, bras croisés, le dessine admirablement, et comme un véritable frère communiste. Il rendra hommage dans Les Enfants gâtés aux diplomates anglais, Donald Maclean et Guy Burgess, pour avoir su filer à l’Est le 7 juin 1951, scandalisant alors la Grande-Bretagne. Cette aventura, qui ne fut pour ceux-là que la Russie devenue communiste, Venaille la partagea, décidant par exemple, comme bien d’autres camarades, de ne se rendre en Algérie que pour y agir de l’intérieur et tenter d’en saboter le devenir. Actus tragicus toujours logé dans la passion politique, qui le suivra partout, comme il le confia, jusqu’à cette rue Tavoletto, où on le voit, dans la petite ville de Rossa sous le cercle du Partito Communista… Certaines pages de sa poétique C’est nous les modernes (2010) dirent aussi avec évidence sa hargne à écrire « sur des pratiques brutales. Le mouvement des rues, ce remue-ménage d’idées et de points de vue, cette volonté d’ôter en accord avec ce qui crie, bouge, tout cela face aux tubes de néon, c’est bien là le décor dans lequel je marche, je vis, j’écris. », ainsi que ce « désir de théoriser sur du concret » (à l’origine de la revue Chorus (1968-74).

 

            La quasi-injonction d’aller au néant renaître ou de remourir à la vie conduisit F. V, d’où que l’on puisse l’entendre dans « le désert mélancolique » se demander “ pourquoi me parlez-vous de joie ? à moi ? ». C’est que la force de sa mélancolie consiste à rendre critique son poème. Le congé à l’existence qu’il ne cessa de clamer, comme le voyageur qui se retourne et lance son geste d’adieu dans les Élégies de Rilke, ne vaut que d’avoir été habité par le corps et l’âme des enfants, depuis la “ scène primitive ” qui les plongea dans l’extase et la détresse des larmes (Pourquoi tu pleures ? Dis pourquoi tu pleures ? Parce que le ciel est bleu… parce que le ciel est bleu, 1972). L’endurance de Franck fut tout à la fois rageuse et doucement murmurée : « C’est pourquoi je rejoins votre meute qui, chaque soir, se déploie dans la ville & ses canaux, respectent toutefois la nudité des eaux.// Trala-lo ! » L’action des mélancolies est conséquemment, et toujours chez lui, activement émancipatrice. Elle déplace le corps de l’écriture morte vers ses nocturnes : sous le brouillard les mots émergent telles des nuées de petites lampes dressées au bout de bâtons. Autrement dit les actes de la mélancolie, ou les mélancolies actés, se propagent dans la diversité prosodique de la langue-venaille  ; et lui retourne son timbre flamand, ce noir dont il dit qu’il recouvre si spécialement leur bicyclette… Chaque livre, et chacune de ses partitions intérieures (si savamment architecturées) appuient sur l’impératif auquel son C’est à dire doit se rendre : si cela est à dire, si ça est à dire, alors les mots de Franck doivent répondre : et ils y répondirent, à chaque livre, de l’injonction des deuils de l’enfance au rien qui, béant, s’ouvre en eux : « Je vous regarde rouler à même le sable/enfants de mon enfance triste/ quand sur vos bicyclettes d’un beau noir de/Flandre/vous montez à l’assaut des dunes ».

            Nul mieux que lui ne sut dire dans les pages introductives de sa propre anthologie (Capitaine de l’angoisse animale, 1966-1997) comment le « procès permanent de la vie » s’enracine dans l’Eros et la violence, dans l’humour et la révolte : ses livres furent ainsi des « éloge[s]/de/la/figuration/narrative », des Cantos flamands, mais toujours “ une sorte de bâche grise” les couvre pudiquement, y compris lorsque tout y est dit crûment… Le « territoire de la mer nue », sans jeu de mots aucun, n’y est donc plus un souvenir-écran, mais l’espace assumé d’un grand nord où se perdre est encore renaître. Avoir plongé physiquement ses mains dans cette mer lointaine, ouvre l’expérience à “ un sublime au-delà de toute élévation » dont parlait Benjamin à propos de Hölderlin. C’est bien aussi de cela qu’il est question dans son lyrisme sauvage.

 

* La revue de Michel Deguy Po&sie l’a publié dans son ensemble il y a quelques années.