Nietzsche (1844-1900) par Matthieu Gosztola

Les Célébrations

Nietzsche (1844-1900) par Matthieu Gosztola

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Est-il possible de réduire Nietzsche à son penchant, voire à son goût prononcé pour l’aphorisme, qui va très vite devenir une constante du mode d’exposition de ses réflexions ? L’aphorisme argumente moins qu’il ne suggère et qu’il n’indique : c’est là que se situe très certainement sa supériorité. Nous osons ajouter – car cette radicalisation nous semble ouvrir de nombreuses perspectives épistémologiques – que sa supériorité tient également au fait qu’il tue l’explication.

Certes, la poésie d’Ainsi parlait Zarathoustra, proprement munificente, est labyrinthique ; elle est pleine de détours : « Mais lorsque Zarathoustra eut atteint le sommet, il renvoya dans sa caverne les bêtes qui l’avaient accompagné, et se vit seul à présent, – lors rit de tout son cœur, alentour regarda, et de la sorte discourut : […] [S]i le monde est comme un sombre bois peuplé de bêtes et pour tous sauvages chasseurs un jardin d’agrément, plus encore il me semble, et mieux je l’aime ainsi, une abyssale et riche mer, – une mer pleine de multicolores poissons et crustacés, de laquelle même des dieux voudraient avoir envie pour s’y faire pêcheurs et y jeter filet : si riche est le monde en merveilleux, grand et petit ! Singulièrement le monde humain, l’humaine mer – enlaquelle à présent je jette ma ligne d’or, et dis : Ouvre-toi, abîme humain ! Ouvre-toi et me lance tes poissons et tes scintillants crustacés ! […] [C’]est mon heur même que je lance à tous les lointains et à tous les prochains, entre levant, midi et ponant, pour voir si à mon heur ne sauront se prendre et frétiller maints poissons-hommes. Jusqu’à ce que, mordant à la pointe de mon secret hameçon, il leur faille s’élever jusqu’à ma cime, les plus multicolores goujons de l’abîme, jusques au plus cruel de tous les pêcheurs d’hommes. Car bien suis celui-là qui, foncièrement et dès l’origine, tire, attire, élève, soulève, entraîne, forme, éduque, qui jadis ne s’est à lui-même dit sans raison : "Deviens qui tu es !" » [1]

Mais laissons maintenant poindre Aurore : « Poète et oiseau. – L’oiseau Phénix montra au poète un rouleau enflammé et presque carbonisé. "Ne t’effraye pas ! dit-il, c’est ton œuvre ! Elle n’a pas l’esprit du temps, et encore moins l’esprit de ceux qui sont contre le temps : par conséquent elle doit être brûlée. Mais c’est bon signe. Il y a maintes sortes d’aurores." »

Quelle différence entre les deux œuvres ! Durant l’été de 1885, lorsqu’il aura achevé le quatrième livre d’Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche explicitera d’émouvante manière le tournant stylistique opéré par lui : « Dans les livres qui, tels les miens, sont composés d’aphorismes, on trouve toute une masse de longs développements et toute une série de réflexions qui y sont interdits, mais se situent à l’arrière-plan de courts aphorismes et dans les blancs qui les séparent : nombre de ces développements et réflexions soulèveraient d’ailleurs certaines questions tout à fait dignes d’Œdipe et de son Sphinx. Des traités, je n’en écris pas : ils sont bons pour les ânes et les lecteurs de revues : et des discours, tout aussi peu. Avec mes Considérations inactuelles, je m’adressais en tant que jeune homme à des jeunes gens à qui je parlais de mes expériences et de mes promesses – afin de les attirer dans mes labyrinthes – à des jeunes Allemands : mais l’on m’enjoint de croire que les jeunes Allemands auraient disparu. Fort bien : je n’ai donc plus aucune raison d’être "persuasif" en réadoptant cette première manière – aujourd’hui, cela me serait sans doute impossible. » [2]

Comme l’a analysé Marc de Launay, le philologue ex professo qu’est Nietzsche a laissé place avec bonheur (mais sans que les maux cessent de prendre d’assaut le château enflammé de son corps) à un philosophe qui s’est, presque systématiquement, – comme s’il avait voulu, pour rejoindre quel horizon, larguer les amarres –, affranchi des thèmes jusque-là abordés, et affranchi d’une certaine forme d’expression qui lui avait permis de prendre ces thèmes dans les nasses du langage. Encore faut-il souligner qu’il ne s’agit pas là d’une coquetterie, et pas là non plus, ce que la citation de l’été de 1885 pourrait laisser croire, d’une distance que le philosophe voudrait maintenir avec la réception de ce qu’il écrit, – réception qui serait, de sa pensée, de son œuvre, toujours peu ou prou une altération.

En philologue rompu à l’examen des matériaux provenant de la tradition indirecte (comme la plupart des textes présocratiques), Nietzsche n’a pas manqué, attentif au fait que « [c]haque mot est un préjugé » [3], d’être particulièrement sensible au « style » d’Héraclite. De même qu’au caractère énigmatique des rares citations de Démocrite, auquel il avait consacré de nombreuses recherches. On sait en outre qu’il appréciait le virtuose de l’aphorisme que fut Lichtenberg [4]. Par ailleurs, durant son séjour – fécond – à Sorrente avec Paul Rée et Malwida von Meysenbug, les soirées de lectures furent, bien souvent, consacrées aux moralistes français. La Bruyère, La Rochefoucauld, dont les maximes firent le régal de Nietzsche avant qu’il ne se mette à lire l’abbé Galiani [5].

Dans Humain, trop humain, qui poursuitl’exposé de Nietzsche sur le terrain de la critique historique des valeurs morales, et, par conséquent, sur ce qui à ses yeux peut devenir caractéristique des périodes de croissance ou de déclin des cultures européennes, il y a, comme le souligne Marc de Launay, une prédilection, affichée, pour les moralistes français [6]. Prédilection que proclame déjà, sans la moindre ambiguïté, la dédicace à Voltaire. Cette dédicace semble équivaloir, pour qui connaît l’œuvre et le parcours de Nietzsche, à une dédicace contre Wagner. Mais s’arrêter à cette constatation serait une erreur. La figure de Voltaire n’est pas choisie seulement par provocation. Ni, d’ailleurs, par adhésion aux Lumières telles qu’elles se sont manifestées en France. Voltaire représente aux yeux de Nietzsche, ainsi que le reconnaît Marc de Launay, un Aufklärer au sens large : celui qui éveille et affranchit en nous débarrassant de nos illusions identifiées et dénoncées comme telles. Et c’est proprement la tâche que Nietzsche se propose avec Humain, trop humain. Un admirateur inconnu ou une admiratrice (vraisemblablement Louise Ott, wagnérienne déclarée que Nietzche avait rencontrée à Bayreuth et qu’il avait courtisée alors qu’elle était mariée) envoya au philosophe un buste de Voltaire accompagné d’une dédicace : « L’âme de Voltaire fait ses compliments à Frédéric Nietzsche. » [7] Nous sommes de son avis. Seulement, d’autres amis de Nietzche, tout aussi amoureux de Wagner – ce fut le cas de Malwida von Meysenbug, Reinhard von Seydlitz, Heinrich Romundt –, réagirent comme le fit Erwin Rohde, ami très proche, dans une lettre qu’il adressa au philosophe le 16 juin 1878 : « Je le dis très sincèrement, mon ami, cette surprise n’a pas été sans me faire éprouver des sentiments douloureux. Peut-on ainsi se défaire de son âme pour en revêtir une autre ? » Oui, on le peut. Et même : on le doit. « Nous sommes tous de lopins, écrit Montaigne, et d’une contexture si informe et diverse, que chaque piece, chaque moment, faict son jeu. Et se trouve autant de difference de nous à nous mesmes, que de nous à autruy » [7].

 

[1] Traduction de l’allemand par Maurice de Gandillac.

[2]Fragments posthumes 37 (5), juin-juillet 1885. Voir l’aphorisme 381 du cinquième livre du Gai Savoir, rédigé en 1886, où il est dit expressément qu’il ne s’agit pas simplement d’un penchant, mais d’une attitude délibérée. Voir aussi Par-delà bien et mal, paragraphe 30.

[3]Le Voyageur et son ombre, paragraphe 55.

[4] Voir Le Voyageur et son ombre, paragraphe 109.

[5] Voir Par-delà bien et mal, II, « L’Esprit libre », paragraphe 26.

[6] Voir Humain, trop humain, paragraphe 214.

[7] II, I, 337 a.

 

Aller plus loin : Friedrich Nietzsche, Œuvres, tome II, trad. de l’allemand par Dorian Astor, Julien Hervier, Pierre Klossowski, Marc de Launay et Robert Rovini, édition publiée sous la direction de Marc de Launay avec la collaboration de Dorian Astor, Paris, Gallimard, collection Bibliothèque de la Pléiade, n° 637, 2019, 1568 pages, 65 € (prix de lancement jusqu’au 31/12/2019).