Jules Michelet (1798-1874) par Matthieu Gosztola

Les Célébrations

Jules Michelet (1798-1874) par Matthieu Gosztola

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Michelet a su plier la langue à ses affects, et à sa voix ; il a su lui conférer un caractère esthétique et un style d’auteur marqué. La voix de Michelet – car c’est bien d’une voix qu’il s’agit – hante de nombreux prosateurs, au point qu’ils se sont faits, parfois, ventriloques. L’on se souvient de Proust le mimant dans l’un de ses pastiches [1]. Ce que l’on connaît moins, c’est la façon suivant laquelle Claude Simon s’est approprié clandestinement – subtil hommage ! – plusieurs phrases de l’Histoire de la Révolution française dans la première partie des Géorgiques (en italique : les phrases de Michelet [2]) : « La campagne est déserte et plate, d’un gris-vert sous le ciel gris. Çà et là pointe le clocher d’un village. De loin le bruit des explosions est gris. Le 16 du mois d’octobre 1793, à midi, à l’heure précise où la tête de la reine tombait sur la place de la Révolution, Carnot, Jourdan, silencieux, marchaient avec la moitié de l’armée et laissant derrière eux le vide vers le plateau de Wattignies. La mort a une couleur de salissure, gris fer, charbonneuse et noirâtre dans le vert tendre. […] Le mauve se décolore, devient blafard, comme une lune indécise entourée peu à peu d’un halo plus clair qui se casse et se divise en marbrures, en polygones irréguliers. La nuit du 10-Août fut très belle, doucement éclairée par la lune, paisible jusqu’à minuit. À cette heure il n’y avait encore personne ou presque dans les rues. Toutes les fenêtres étaient illuminées. Tant de lumières pour une si belle nuit, ces lumières solitaires pour n’éclairer personne, c’était d’un effet étrange et sinistre. Les avions reviennent et attaquent de nouveau, volant bas cette fois, surgissant de derrière la colline et mitraillant. Il les voit (il entend quelqu’un crier) avant d’entendre le bruit. Ils sont trois… »

Si Claude Simon a été fasciné par Michelet, c’est du fait du style de l’historien. Ainsi décrit par Barthes, dans un ouvrage qui marquera fortement Starobinski [3] :« Michelet appartient à ce genre d’écrivains prédateurs (Pascal, Rimbaud), qui ne peuvent écrire sans dévorer à tout instant leur discours. Cette voration consiste pour Michelet à substituer aux cadences oratoires de l’art noble, des incises brusques, des interpellations du type de : "Mettez, vous aurez, j’y reviendrai, je crois, le dirai-je, il faut le dire." Et la préface, la note ou la postface sont au discours ce que l’incise est à la phrase : ces regards récurrents de Michelet dans son œuvre sont fréquents (ce que Proust appelait, à propos de Michelet lui-même, ses cadences de musicien). […] [Il convient d’] opposer les écrivains "glisseurs" du type Chateaubriand, dont Michelet avait la plus vive horreur, aux écrivains vorateurs du type Michelet. Les premiers étalent le discours, l’accompagnent sans l’interrompre et dirigent insensiblement la phrase vers une euphorie finale ; ce sont des écrivains à mètres et à clausules. Les seconds, au contraire, menacés de perdre leur proie s’ils la font trop belle, la percent à tout instant de gestes inachevés, comme le mouvement maniaque d’un propriétaire qui s’assure rapidement de la présence de son bien ; chez eux, point de cadence finale, point d’étalement, point de glissement horizontal de l’écrivain le long de sa phrase, mais de courtes plongées fréquentes, des ruptures d’euphorie rhétorique, en bref, ce que Sainte-Beuve a appelé […] le style vertical de Michelet [4]. La phrase de Chateaubriand se termine toujours en décor, elle s’écoute glisser, puis finir ; celle de Michelet s’avale, elle se détruit. »

Comme l’a remarqué Paule Petitier, la prose éminemment rythmique de Michelet semble capable de tout accueillir. Tant l’exceptionnel que le quotidien. Et l’événement aussi bien que la coulée des jours. Tant la vie que la mort. Est particulièrement à l’aise avec les morts Michelet, morts avec lesquels il a entretenu une grande complicité. Malraux est grandement saisi par sa « pénétration de médium » [5], par sa façon d’imposer comme un chaman ses images oniriques et funèbres, qui donnent – souligne Paule Petitier – le sentiment diffus d’une communication infuse avec les disparus.

Après la mort de l’historien, une « notice sur Michelet » par Jules Simon, parue dans le supplément au journal Le Temps du 5 décembre 1884, permet de mesurer l’importance de l’histoire-résurrection de Michelet sous la Troisième République : « Le caractère particulier de cette histoire de la Révolution, c’est qu’elle la ressuscite. Elle remet sous nos yeux hommes et choses, avec une puissance étrange. La génération de Michelet a connu les témoins et les acteurs de la Révolution. Son père, avec lequel il a constamment vécu jusqu’à quarante-huit ans, la lui racontait, la lui montrait. Il la voyait dans ses récits, non comme une image ou un rêve, mais comme une réalité saisissante, et il la racontait à son tour, en maître et en magicien qu’il était. »

L’Histoire de la Révolution française représente le foyer de l’œuvre de Michelet, le miroir de concentration, éclatant et tragique, qui jette ses fulgurances, le « soleil noir » par lequel ont été attirés les esprits méditant sur la force et les illusions de l’action humaine. Jusqu’à Pierre Michon dans Les Onze (2009), qui s’est intéressé à douze pages « extrapolées » du chapitre III du seizième livre de cette Histoire de la Révolution. Qui s’est intéressé à ce qui « a été formalisé et théâtralisé dans l’esprit hivernal et embrumé de Michelet, sous sa main impeccable, dans la ville de Nantes au bout de la Loire dans l’hiver de 1852, dans le quartier Barbin dans la maison dite de la Haute Forêt, le ci-devant quartier Barbin qui s’appelle aujourd’hui quartier Michelet, où il écrivit les pages sur la Terreur ; quand relégué dans Nantes par Napoléon III et abordant ce sujet qu’il considérait avec raison comme le comble de l’Histoire, il se prenait à la fois pour Carrier et les gabarres pourries de Carrier, pour la Providence et sa vieille ennemie la Liberté, pour la guillotine et la Résurrection des corps. Quand il entrait comme nous avec son sujet dans la nuit et dans l’hiver. […] C’est Lascaux, Monsieur. Les forces. Les puissances. Les Commissaires. Et les puissances dans la langue de Michelet s’appellent l’Histoire. »

Il entrait avec son sujet dans la nuit et dans l’hiver…. Comment ne pas songer à Bataille qui écrit dans La littérature et le mal (1957), à propos de La Sorcière que Duras a aimée follement : « Dans un passage de son journal (que je n’ai pu lire, il n’est pas encore accessible, mais j’ai, sur ce point, obtenu de tiers des précisions suffisantes), [Michelet] dit qu’au cours de son travail il arrivait que l’inspiration lui manquât : il descendait alors de chez lui, se rendait dans un édicule dont l’odeur était suffocante. Il aspirait profondément et, s’étant ainsi "approché, le plus près qu’il pouvait, de l’objet de son horreur", il revenait à son travail. Je ne puis que rappeler le visage de l’auteur, noble, émacié, les narines frémissantes. »

 

[1] Cf. Marcel Proust, Pastiches et mélanges, Gallimard, 1919.

[2] Cf. Claude Simon, Œuvres, tome II, édition d’Alastair B. Duncan avec la collaboration de Bérénice Bonhomme et David Zemmour, Gallimard, collection Bibliothèque de la Pléiade, 2013, p. 679 (et note 63), p. 682 (et note 68). Cf. également Lucien Dällenbach, « Les Géorgiques ou la Totalisation accomplie », Critique, n° 414, novembre 1981, p. 1237 ; Guy Neumann, « Claude Simon et Michelet : exemple d’intertextualité génératrice dans Les Géorgiques », Australian Journal of French Studies, vol. 24, n° I, 1987, p. 83-99 ; Cora Reitsma-La Brujeere, Passé et présent dans « Les Géorgiques » de Claude Simon, Amsterdam, Rodopi, 1992, p. 22-25 ; Jean H. Duffy, Reading Between the Lines, Liverpool, Liverpool University Press, 1998, p. 180-182.

[3] Cf. Roland Barthes, Œuvres complètes, tome I,1942-1965, édition établie et présentée par Éric Marty, Éditions du Seuil, 1993, 1595 pages.

[4] Propos de Sainte-Beuve rapporté par les Goncourt (Journal, 8 novembre 1862). L’on peut imaginer que ce style vertical tient aussi au fait que, pour écrire l’histoire, Michelet refuse la « construction sévèrement géométrique à laquelle se plaisent nos modernes » et préconise de « puissantes et fécondes percées au fond de la terre ».

[5] André Malraux, Le Triangle noir (1970) : cf. Malraux, Œuvres complètes, tome VI, édition publiée sous la direction de Jean-Yves Tadié avec la collaboration de Philippe Delpuech, Christiane Moatti et François de Saint-Cheron, Gallimard, collection Bibliothèque de la Pléiade, 2010, p. 563.

 

Aller plus loin : Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, nouvelle édition en deux tomes, édition publiée sous la direction de Paule Petitier avec la collaboration de Michel Biard, Philippe Bourdin, Jean-Claude Caron, Aude Déruelle, Hervé Leuwers, Florence Lotterie, Dominique Pety, Claude Rétat, Jean-Marie Roulin, Corinne Saminadayar-Perrin et Judith Wulf, Paris, Gallimard, collection Bibliothèque de la Pléiade, n° 55-56, 2019, 1504 et 1568 pages, 62,50 € et 62,50 € (prix de lancement jusqu’au 31 décembre 2019).

Le premier volume contient : Tome premier, 1847 : Préface, Introduction, Livres I et II (avril-octobre 1789) – Tome deuxième, 1847 : Livres III et IV (octobre 1789-juin 1791) – Tome troisième, 1848-1849 : Livre V et VI (juin 1791-août 1792) – Tome quatrième, 1849 : Livres VII (10 août-20 septembre 1792).

Le second volume contient : Tome quatrième : 1850 - Livre VIII (septembre-novembre 1792) – Tome cinquième, 1850-1851 : Livres IX et X (fin 1792-juin 1793) – Tome sixième, 1853 : Livres XI à XIV (juin-décembre 1793) – Tome septième, 1853 : Livres XV à XXI (décembre 1793-juillet 1794). Appendices : Les Tombes de la Révolution – Préfaces de l’édition de 1868-1869.