Où l'on montre que la pureté de Mallarmé n'a rien d'impur par Pierre Lévis

Les Célébrations

Où l'on montre que la pureté de Mallarmé n'a rien d'impur par Pierre Lévis

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Donner un sens plus pur aux mots de la tribu

 

Le problème

Il court encore et toujours concernant Mallarmé une équivoque, une méprise, pour ne pas dire un contre sens radical vis-à-vis de sa personne et de son œuvre. Mallarmé et ses textes seraient hautains et méprisants, les deux planeraient dans les hautes sphères de la pureté. Et l'on ne s'en tient pas au fait ou à l’observation, on y voit une véritable faute morale, tant le terme de pureté est entaché de relents nauséabonds, et tant la tentation de la moraline peut être forte. Ceci est heureusement tempéré par quelques tentatives de thèses opposées, visant à faire apparaître un homme et une œuvre, à l'inverse, versés dans le jeu, le plaisir et la générosité[i].

Prenons un vers en particulier Donner un sens plus pur aux mots de la tribu qui a été la source de telles confusions, en essayant de dégager d'une part ce que Mallarmé ne semble pas avoir mis dans cette expression, et en tentant d'autre part de comprendre ce qu'il a pu vouloir dire. Nous terminerons en proposant une brève méthode de lecture. Après tout, Mallarmé était aussi professeur d'anglais et auteur de méthodes pédagogiques innovantes[ii].

 

Ce vers se trouve dans le deuxième quatrain de Le Tombeau d'Edgar Poe[iii] :

 

Eux, comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.

 

Remarque préliminaire mais d'importance Donner un sens plus pur aux mots de la tribu n'est pas une injonction, il n'y a pas le « il faut... » qu'on lui associe souvent.

 

La pureté n'est pas une question de choix d'un lexique particulier

On a parfois interprété ce vers comme établissant une différence entre deux catégories de mots : les purs, les recherchés, les savants, les mots rares, qui seuls seraient dignes d'être utilisés dans l'écriture poétique et les autres, les impurs, les vulgaires, qui ne seraient pas porteurs de la même valeur et n'auraient pas le même droit de cité. Or, si on s'en tient à une interprétation littérale, il dit plutôt autre chose. En effet, on peut penser que l'expression mots de la tribu regroupe de fait tous les mots courants et ordinaires, puisque ce sont ceux utilisés par la tribu tout entière. Néanmoins il ne s'agit pas de faire un sur-usage des mots « vulgaires », il n'y a pas de « gros mots » dans les textes de Mallarmé.

 

La pureté n'est pas l'expression d'un idéalisme

On a souvent vu dans ce vers une espèce de manifeste poétique, qui exprimait l'idéalisme de Mallarmé en poésie (comme la fameuse exclamation : L'Azur ! l'Azur ! l'Azur ! l'Azur[iv]). En fait, il ne peut s'agir ici de la pureté qui renverrait à un monde transcendant, monde des Idées, ou monde d'après la mort, simplement parce que Mallarmé ne croyait pas à l'existence de tels mondes, Non ! Cent fois Non ! Mallarmé n'est pas un idéaliste, c'est même radicalement un anti idéaliste Oui, je le sais, nous ne sommes que de vaines formes de la matière, - mais bien sublimes pour avoir inventé Dieu et notre âme.[v]. Certes il a eu cette tentation à ses débuts comme tout poète de son époque, jusqu'à ce qu'il subisse une crise (dite crise de Tournon en 1866) au cours de laquelle il s'est détourné de la conception idéaliste ambiante du XIXème siècle, pour aller vers une conception très moderne de la poésie comme travail sur le langage, sur les mots, et comme fiction ou Glorieux Mensonge[vi], concept primordial (rejoignant là Nietzsche[vii]) chez lui. C'est à ce moment-là non seulement un bouleversement personnel pour Mallarmé, mais c'est un séisme rampant (toujours à l’œuvre de nos jours) dans le monde de la littérature. Bertrand Marchal explique tout cela très clairement, dans une interview passionnante[viii].

 

C'est la pureté de « la chose qui apparaît », dépouillée de toute transcendance

Que peut être alors la pureté dans un monde dépourvu d'arrières mondes ? La pureté est celle de l'éclat de ce qui reste, de ce qui se maintient dans le réel, lorsqu'a disparu toute référence transcendante, lorsque la chose a été dépouillée, lavée, de toute considération qui la ferait exister ailleurs, lorsque ne reste sous nos yeux que la chose, qui se confond avec la chose en soi (il n'y a rien derrière le rideau). C’est une pureté qui est à la fois dépouillement et complexification, car la chose dégagée de ce qui empêchait de la voir, peut maintenant apparaître dans tout le faste de sa nudité, et briller de ses mille feux qui étaient jusqu’à présent dissimulés sous le voile de l’indifférence ou de la métaphysique. Cela rejoint en partie l’idée de catharsis à la fois comme purge et purification. D'où l'attention particulière de Mallarmé aux objets, voire aux objets frivoles, colorés et brillants, aux fleurs, aux bijoux, aux éventails, aux vêtements de mode, aux adresses postales, pour faire advenir tout l'éclat (et donc une certaine pureté qui est celle de la pierre précieuse qui ne brille que par elle-même) dans l'immanence de l'instant. Sur ce sujet la référence reste la somme incontournable que constitue la thèse de Jean-Pierre Richard[ix].

 

Pureté mise en œuvre par une musique radicale

Cette apparition de la chose en soi est rendue chez Mallarmé par une technique d’écriture qui est faite de miroitements, entre les mots, les espaces, les sens et les sonorités, et de fictions. Tout cela nous mène vers une musique radicale : L’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poëte, qui cède l'initiative aux mots, par le heurt de leur inégalité mobilisés ; ils s'allument de reflets réciproques comme une virtuelle traînée de feux sur des pierreries, remplaçant la respiration perceptible en l'ancien souffle lyrique ou la direction personnelle enthousiaste de la phrase[x].

Il ne s'agit pas ici de créer uniquement une mélodie des mots, la musique de Mallarmé va bien au-delà : Je fais de la Musique, et appelle ainsi non celle qu'on peut tirer du rapprochement euphonique des mots, cette première condition va de soi; mais l'au-delà magiquement produit par certaines dispositions de la parole, où celle-ci ne reste qu'à l'état de moyen de communication matérielle avec le lecteur comme les touches du piano. Vraiment entre les lignes et au-dessus du regard cela se passe en toute pureté, sans l'entremise de cordes à boyaux et de pistons comme à l'orchestre, qui est déjà industriel; mais c'est la même chose que l'orchestre, sauf que littérairement ou silencieusement[xi].

 

Comment rendre audible cette musique

Avouons que la tâche qui nous a occupé jusqu'ici est d'une certaine manière un peu vaine, si on tient compte de ce que le Maître lui-même (« Maître » est un vocable que je veux penser donné « affectueusement » à Mallarmé par ses disciples qui le fréquentaient, notamment lors des Mardis), nous dit du sonnet en X : je veux dire que le sens, s’il en a un, (mais je me consolerais du contraire grâce à la dose de poësie qu’il renferme, ce me semble) est évoqué par un mirage interne des mots mêmes[xii].

Autrement dit, la question « Comment lire Mallarmé ? » est plus importante, plus cruciale, plus urgente, que la question « Que veut dire Mallarmé ? »

Suggérons une approche en deux temps :

  •  d'abord trouver le sens littéral du texte (lui-même jeune a fait une première traduction littérale de Poe, il a traduit littéralement à l'inverse le tombeau de Poe en anglais), tâche rendue difficile par la syntaxe inhabituelle des textes de Mallarmé, il faut souvent une aide, la seconde édition de la Pléiade[xiii] en est une quasi indispensable
  • puis répéter, répéter, répéter, la lecture du poème, idéalement l'apprendre par cœur, jusqu'à entendre la musique et le poème se faire évidence

Ainsi se répéter Donner un sens plus pur aux mots de la tribu comme on peut se répéter et jouer de manière jouissive sur Aboli bibelot d'inanité sonore[xiv] sans se demander, ou plutôt en dépassant largement, la simple question du qu'est-ce que ça veut dire ?

Dans les années 60, Eric Rohmer a tourné un étonnant et très beau portrait de Mallarmé dans une vidéo produite par la Radio-Télévision scolaire[xv]. Dans ses 27'20'' on y entend plusieurs poèmes, dits avec une nonchalance remarquable, on se laisse facilement prendre par l'énonciation, et assez rapidement, avec un peu d'attention et plusieurs écoutes, on peut ne plus se soucier du sens, le poème s'ouvre alors à nous, nous sommes dedans, nous y voyageons, nous y voguons, c'est une magnifique expérience : En se laissant aller à le murmurer plusieurs fois on éprouve une sensation assez cabalistique[xvi].

 

 

 

[i]    Barbara Bohac, Jouir partout ainsi qu'il sied : Mallarmé et l'esthétique du quotidien, Classiques Garnier, 2012

[ii]   Bertrand Marchal, Marie-Pierre Pouly, Mallarmé et l'Anglais Récréatif, Le Poète Pédagogue, Cohen&Cohen, 2014

[iii]   Bertrand Marchal, Mallarmé Œuvres complètes, Tome1, p.38, Bibliothèque de la Pléiade, 1998

[iv]   Bertrand Marchal, Mallarmé Œuvres complètes, Tome1, p.15, Bibliothèque de la Pléiade, 1998

[v]    Lettre à Henri Cazalis, 28 avril 1866, Mallarmé Correspondance sur la poésie, p.297, folio, 1995

[vi]   Lettre à Henri Cazalis, 28 avril 1866, Mallarmé Correspondance sur la poésie, p.298, folio, 1995

[vii]  La proximité avec Nietzsche est étonnante. Ce sont de quasi exacts contemporains. Mallarmé est né et mort deux ans avant Nietzsche. Apparemment ils ne se sont jamais lus. Pour une étude comparative des deux pensées, voir le livre de Laure Becdelièvre : Nietzsche et Mallarmé, Les éditions de la Transparence, 2008.

[viii]  https://www.archivesdupresent.com/video/2/ (plus particulièrement les passages de 16' à 22'06'' puis de 25' à 31')

[ix]   Jean-Pierre Richard, L'Univers imaginaire de Mallarmé, éditions du Seuil, 1961

[x]    Crise de vers, Mallarmé Œuvres complètes, Tome2, p.211, Bibliothèque de la Pléiade, 2003

[xi]   Lettre à Edmund Gosse, 10 janvier 1893, Mallarmé Correspondance sur la poésie, p.614, folio, 1995

[xii]  Lettre à Henri Cazalis, 18 juillet 1868, Mallarmé Correspondance sur la poésie, p.392, folio, 1995

[xiii]  Bertrand Marchal, Mallarmé Œuvres complètes, Tome1 et 2, Bibliothèque de la Pléiade, 1998 et 2003

[xiv]  Lire L'air de rin, de Bruno Fern, Louise Bottu, 2016, l’auteur nous propose (entre autres) des variations autour de ce vers tout en conservant sa structure rythmique

[xv]   https://www.youtube.com/watch?v=8auqLczPNPI

[xvi]  Lettre à Henri Cazalis, 18 juillet 1868, Mallarmé Correspondance sur la poésie, p.392, folio, 1995