L'autre côté de l'espoir d'Aki Kaurismäki, 2017 par Michaël Moretti

Les Incitations

06 avril
2017

L'autre côté de l'espoir d'Aki Kaurismäki, 2017 par Michaël Moretti

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

 

Bien/mal Aki : Kaurismäki fait du Kaurismäki

 

Vieilles recettes

Un générique avec incrustation digne des truculentes séries B voire Z – des nanars, parfois réjouissants ou non. Fatigué (« Je suis fatigué, je veux commencer à vivre ma propre vie. »), au point de laisser tomber sa trilogie sur les réfugiés et les ports, Kaurismäki fatigue également ses spectateurs en un film d’1h38 qui paraît malgré tout trop long. Si L'autre côté de l'espoir (Toivon tuolla puolen, 2017) commence comme Le Havre (2011, Prix Delluc 2011), tourné il y a 6 ans déjà, il se prolonge en un remake d’Au loin s'en vont les nuages (Kauas pilvet karkaavat, 1996). A la Berlinale, où le batave Verhoeven, rentré de nouveau en grâce depuis Elle (2016), lui offrit le prix de la mise en scène auréolé de l’Ours d’argent, Aki-le-poivrot, sexagénaire, a déclaré raccrocher pour profiter de la vie au Portugal au milieu de ses coteaux (« depuis 1986, je ne vais plus au cinéma. Je suis parti vivre à la campagne. » ; c’est peut-être le problème de ce cinéphile qui vit sur ses acquis dans un système bien posé). La lassitude du réalisateur est patente, tout comme son impuissance. Le jugement du réalisateur sur lui-même est juste : « Il [le film] est honnête. Je ne peux pas dire que j'en ai honte. ». Mais ce n’est pas la grande eau de L’homme sans passé (Mies vailla menneisyyttä, 2002), grand prix au Festival de Cannes 2002.

Les mêmes uniformes boutonnés sur des ambiances postsoviétiques et murs bariolés de couleurs tranchantes, n’eût été un poster d’Hendrix et un juke-box, servent une rengaine qui sent, fût-elle d’intermèdes de rocks de rue, de potes ou de bars enfumés (le Wall street café avec, entre autres, un blues finlandais, Oi Mutsi mutsi datant de la fin des années 1970 signé du folksinger Tuomari Nurmio, très populaire en son pays, qui dit ceci : « Maman, maman, allume la lumière / Je vais mourir bientôt / et quitter la compagnie / Peut-être quelque part / tu me trouveras un complet blanc / On me jettera bientôt dans un trou noir...) comme pour remplir à tout prix en un montage maladroit, le réchauffé, l’artificiel ou le saumure du hareng-saur. Une séquence émouvante : lorsque Khaled joue du saz dans le centre de rétention. C’est toujours la même histoire : celle d'opprimés qui tentent de s'évader, de s'offrir une nouvelle condition. Les mêmes plans dépouillés, les aubes ou crépuscules brumeux, les visages blafards, la gomina dans les cheveux. Pas de doute, nous sommes en Kaurismäki. Le monde se divise en deux : ceux qui inventent constamment et ceux qui creusent leur sillon. Lui, il creuse.

 

Le rire fuse tout de même dans ce bouiboui à la déco flashy sauce Demy et Almodovar, très studio quoi : trois bras cassés limite jean-foutres à la Marx Brothers, une serveuse, un portier lugubre qui sert de boute-en-train lors de l’arrivée du froid et bureaucratique service d’hygiène et un cuistot qui, clope au bec dans une cuisine agrémentée d’une niche de chien, mitonne ses spécialités telle la sardine dans sa boîte accompagnée de sa patate bouillie pour faire local avec un prix en marks finlandais, font le sketch, caricatural, à la Tati - plans fixes, du cendrier en aluminium comme les pieds des danseurs en passant par la porte des toilettes et le serveur du restaurant - comme éternelle marque de fabrique désormais éculée, tournant à vide, et jeu de brique, figé, des acteurs – lassant. La Chope dorée, gagnée grâce à un poker, devient un sushi bar où les pieds nickelés servant de personnel, déguisés de façon ridicule en nippons, collent sur des puddings de riz des filets de hareng saur badigeonnés d'une épaisse couche de wasabi, de cette sorte qui essaye de nous tirer les larmes le long du film tant la dose est forte. Après le débarquement d’un car de japonais, le resto deviendra indien. Bien vu et irrésistible. Remercions le chien d’Aki qui lui a fait découvrir ce resto, devenu le modèle, par hasard en faisant pleurer le mérinos. Malgré le minimalisme des effets du walshien et hawksien mâtiné de Capra et Chaplin, d'éclaboussures chromatiques en dialogues mutiques, la densité idéologique semble dissoute dans l'avachissement philosophique. Aki n’a plus la foi bien qu’il ait les foies.

 

Coups de poings

 

Il s’agit d’un film politique sans être à thèse, didactique ou dénonciateur, sans dialogue militant (cf. Costa Gravos, Ken-le-survivant-Loach). Dans cette tentative de rencontre entre un univers autosuffisant et une actualité, la fable grossit le trait avec une certaine lourdeur et manichéisme cependant. La colère du « punk et anarchiste » est ici son moteur. « La façon dont on traite les migrants en Europe est criminel. Et les crimes contre l'humanité, je ne les accepte pas. ». Aki ajoute : « les Finlandais sont très suivistes, très soumis, ils se conforment à l'autorité ». Enfin un qui s’y colle même si le lucide (« Je n'accorde plus l'indulgence à l'humanité. Elle ne le mérite pas, elle est trop cruelle. Il n'y a pas de pitié, dans l'homme. Aucun joli trait. Quelquefois, une grâce tombée d'en haut. C'est tout.») encense Mutti Merkel, chancelière du pays co-producteur du film, en omettant toutefois une dose de cynisme (obtenir de la main d’œuvre pas cher pour maintenir la croissance). Le syrien Khaled, mécano d’Alep (le kurde d’un village du Nord-Est de la Syrie, Sherwan Haji, acteur de téléfilms dans son pays natal qui découvrit Aki en cours d’art dramatique de Damas; il vit aujourd'hui en Finlande, arrivé par amour, où il réalise et produit des films et des installations vidéo via sa société Lion's Line ; parti en Grande-Bretagne, il a étudié la mise en scène et il a écrit un mémoire sur les méthodes de travail des cinéastes avec leurs comédiens puis a animé des stages sur les techniques de jeu), se dirige illico vers les douches publiques puis au commissariat le plus proche, pour demander asile, où il est accueilli par les flics de Finlande se fendant d'un sobre « welcome » avec un barbu blond en uniforme qui, caché derrière sa machine à écrire et la fumée de sa cigarette, lui répond : « ça coûte rien d'essayer. Vous êtes pas le premier. », il est enjoint de raconter avec neutralité, par le truchement d’un questionnaire serré, son épopée (il a perdu tout ce qu'il avait et tente de retrouver sa sœur dont il a été séparé lors d'un contrôle à une frontière), son passé, son parcours, sa religion dans un lieu neutre excluant toute compassion (« état-bureaucratique », voire « légale-rationnel » selon Max Weber) puis sommé de rentrer chez lui par une décision aussi absurde qu'irrévocable alors qu’un énième massacre en Syrie est diffusé en même temps à la tv.

 

« Mon message au gouvernement de ce pays vieillissant, qui se dépeuple et se désertifie, est qu'il est absurde d'empêcher des jeunes gens diplômés et dynamiques de s'installer en Finlande », a récemment écrit le cinéaste au quotidien finlandais Helsingin Sanomat. Le gouvernement finlandais a géré, sous la pression du parti anti-immigration Les Vrais Finlandais, la crise des réfugiés en 2015, quand elle a dû accueillir 32 500 demandeurs d'asile. C’est l’une des proportions par habitant les plus élevées d'Europe pour ce pays de 5,4 millions d'habitants. Les mesures prises ? Décourager les candidats à l'immigration en réduisant en 2016 les prestations sociales et en durcissant les critères d'obtention de l'asile. L’ambition de Kaurismäki est grande : « Je ne veux pas seulement changer le public, je veux changer le monde. En tout cas l'Europe. Ou au moins la Finlande. Ou cinq ou six personnes en Finlande ».

 

Le syrien rencontre l'irakien Mazdak en centre de rétention. Il noue amitié dans le centre d'accueil (Simon al-Bazoon). « C'est le hasard qui les a réunis, mais ils fonctionnent bien ensemble, parce que lorsque l'Irakien parle [et que] le Syrien reste en retrait. » selon le metteur en scène. Conseil de Mazdak : « sourire, car ici on renvoie les gens tristes ». Khaled réplique : « Je suis tombé amoureux de la Finlande, mais si tu savais comment s'enfuir d'ici je t'en serais reconnaissant.». Même une habitante native de Finlande, une actrice pilier de la troupe Kaurismäki dont la trogne ne s’oublie pas, Kati Outinen, veut quitter au plus vite son pays pour boire du saké à Mexico.

 

La violence est présente comme un effet de réalité. Une brute néonazie, un skinhead, traite un réfugié syrien de « youpin », ce qui prête, malgré la triste situation, à sourire. Stupidité du racisme en une seule réplique. Harcelé par les skins, Khaled est provisoirement sauvé par une troupe de loqueteux, d'éclopés et d'ivrognes surgissant des tréfonds du parking, tels des zombis, où ils croupissent. Le sel de la terre (Herbert J. Biberman, Salt of the earth, 1954) s’éveille.

 

De l’autre côté, dans un appartement modeste, un homme, Wikström (Sakari Kuosmanen, un acteur fidèle depuis Calamari union en 1985), vendeur de chemises comme le père de Kaurismäki, et une femme se séparent sans mots, encadrés de l'un de ces légers décalages qui composent l'univers burlesque et grave de Kaurismäki. Il lui jette des clés sur la table. Elle avise sa dive et terrible bouteille, le cendrier qu'elle continue de remplir frénétiquement, et laisse transparaître un sourire fataliste qui cligne de l'œil sous ses bigoudis en écrasant une cigarette sur le symbole de leur amour défunt. Tout est dit, montré plutôt.

 

La rencontre entre Khaled et Wikström se déroule dans un lieu beckettien : « C'est ma chambre. - Non, c'est mon local poubelle. ». L’humanité de l’un sauvera l’autre, grâce à la solidarité, alors que rien ne l’y prédisposait. Ce sont les actes des hommes dans certaines situations qui révèlent leur vraie nature. La fin, limite Arlequin, est dite ouverte même si j’en connais un qui n’en sortira pas en bon état. Un peu facilement lacrymal sans être pour autant mélo.