Jacqueline Risset par Anne Malaprade

Les Célébrations

Jacqueline Risset par Anne Malaprade

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En 1978, Christian Bourgeois éditeur publiait un des premiers livres de Jacqueline Risset, La Traduction commence, dans la collection Première Livraison dirigée par Mathieu Bénézet et Philippe Lacoue-Labarthe comprenant déjà l’ouvrage collectif Misère de la littérature et, de Dominique Laporte, Histoire de la merde.

La Traduction commence : le titre dit le sens — la signification et le mouvement, l’intelligence animée — d’un travail d’écriture qui répond à la question conditionnelle : resterait-il à écrire ? La littérature n’est pas que sa légende et sa mémoire, auxquelles elle ne se soumet jamais intégralement. Elle obéit à un « il faut » doublé d’un « il y a eu » qui dictent leur nécessité déraisonnable, tout en suggérant un espace de transgression. Ainsi ce titre quasi inaugural, dépouillé, dit le présent éternel d’un commencement que les livres successifs n’ont cessé de réactualiser, d’alerter, d’intensifier. Langue et Eros seront les deux pôles d’un duel et d’une montée aux extrêmes que Jacqueline Risset a toujours affrontés sans la moindre concession : rendre justice d’un combat intérieur que Thanatos, ce double d’Eros, ne doit remporter. Cet affrontement, on peut lui donner un nom moins âpre, celui de traduction, qui dessine les diverses options suivantes : 1/citer 2/transférer 3/faire passer d’une langue à l’autre 4/expliquer 5/manifester, rendre sensible.

L’intelligence et la culture de Jacqueline Risset, porteuses de dons et d’énigmes, ont servi, au sens noble du terme, les œuvres de ceux qu’elle a lus, écoutés, traduits, commentés, accompagnés. Mouvement d’élucidation, donc, qui prend aussi la mesure de la complication et de l’épaississement à l’œuvre dans tout texte. Son attention ouvre et écoute, chez Dante, Scève, Nietzsche, Rimbaud, Proust, mais aussi Fellini, Leopardi ou Gadda, « l’imperceptible trait/de montée qui demande », des perspectives qui éclairent sans aveugler, qui proposent sans imposer. Jacqueline Risset écrit à partir du souffle d’autrui, elle pense entre les livres, mettant en tension des options que le temps et l’espace ont cependant éloignées. Son écriture déplace les mythes (Diane et Actéon, Pasiphaé, par exemple, dans La Traduction commence), pense les différences (entre pétrarquisme et poésie lyonnaise dans L’Anagramme du désir), désemmêle l’effroyable de l’indicible, le rêve du cauchemar (Les Instants), recompose les partitions entre logique et fiction (l’essai sur Marcelin Pleynet), donne son et sens aux échos que les parties prélèvent sur le Tout, saisit des moments fulgurants tout en s’abandonnant à la fuite (fuite du temps et rappel d’images saisissantes dans Les Instants les éclairs). Le sujet écrivant, dont le personnel se trouve ainsi souterrainement aimanté par l’impersonnel, est fondamentalement rétroactif : ses lectures écrites produisent des effets sur des textes antérieurs qui eux-mêmes bousculent les textes à venir. Chaîne discontinue des textes, tissus des voix, intrication des lettres. Rien n’est intégralement connu, ni accessible, certes. Stupeur, surprise, arrêt. Quelque chose s’épuise que le présent perpétuel de l’écriture met au monde. Et pourtant rien ne s’achève, tout continue. Rien — la chose cette fois, qui porte la négation, la déplace, la dépasse — disparaît, mais sans fin.

Une œuvre de rien pur, ou la formule du rien : depuis le vide caresser la forme, depuis la nuit attendre et atteindre le jour rebelle, depuis l’écart construire des passages, favoriser des courts-circuits, souligner des contemporanéités. Jacqueline Risset dés—origine, —aligne, —aliène les sources et les matrices : elle déplace mais ne jette pas, produit un change et une circulation entre les textes qui réordonnent les membres au corps, les citations à l’œuvre, les passés au présent, les perceptions à la présence, au sens énergétique du terme. Le texte appelle et convoque le hors-texte, et s’insère dans un vaste réseau qui a pour nom littérature. Dans son écriture d’accueil le son raisonne des sens suggérés, tandis que le sens résonne par les sons d’un phrasé étrangement découpé. Ainsi l’essai, le poème, la traduction comme le récit songent le rêve d’une langue éprise d’ailleurs, prise par l’ailleurs, qui découvre le désir dans des instants de phrases qui sont autant d’ « éclats », d’ « épiphanies » ou de « passages ». Instants hors du temps prélevés au temps, seuils : termes clés en effet de cette poétique, cellules temporelles et temporaires, limites spatiales et intelligibles par lesquelles le sujet éprouve l’évidence et l’accord que sa vie noue avec la littérature, l’art, ou le pays violemment désiré — l’Italie bien sûr. Jacqueline Risset est de tous les instants, provisoires, brûlants et légers, que ses livres recueillent en confiant au jour de la page des secrets antérieurs et intérieurs — reculs et détours — qui amplifient l’amour de la langue, l’amour et la langue. Son écriture, mouvement directement en acte, franchit et touche « ce qui ne se voit pas dans le temps », mais ce qui se lit dans l’espace de la page patiente (elle porte, attend, souffre) : chant d’un temps présent qui persistera « dans la lumière des noms » dont le rayonnement accroît le mystère.