B. COMME HOMÈRE DE SOPHIE RABAU par Joseph Fabro

Les Parutions

08 nov.
2019

B. COMME HOMÈRE DE SOPHIE RABAU par Joseph Fabro

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D’autres héros littéraires

 

 

      Quelque part sous l’égide de James Joyce et, il me semble, au côté de Don Quichotte, l'enseignante chercheuse en littérature générale et comparée Sophie Rabau (Paris III-Sorbonne Nouvelle) s’attaque à l’une des œuvres matricielles de notre culture : l'Odyssée d’Homère. Entre un essai intitulé sobrement L’intertextualité et son puissant Carmen pour changer* l’écrivain Sophie Rabau livre un texte dont l’exigence récompense cent fois le lecteur : B. Comme Homère sous-titré (en jeu de miroir) : L’invention de Victor B. édité par Anacharsis dans la collection Libre pensée. Une fois cela énoncé, je n’ai en réalité rien dit du programme réel de B. Comme Homère.

 

« Je n’ai pas connu Victor Bérard. J’ai inventé Victor B. 
De Victor Bérard, rien à dire, ou si peu. Ce qu’on lirait chez d’autres, on le lira chez moi.
Une notice de dictionnaire agrémentée de quelques fleurs. »

 

      Dans une intervention à l’Agora Des Savoirs concernant son livre suivant, Carmen pour changer (que je recommande au passage), l’écrivaine parle de « Critique créatrice », qu’il serait également possible de lire dans l’ordre « Création critique » ce terme éclaire sur la construction mise en place dans son Homère.

      Sophie Rabau nous introduit auprès de Victor Bérard, le « héros », ou bien le « sujet » de son livre, brillant helléniste, savant, barbu (une barbe ce n’est pas une mince affaire sous la plume de Sophie Rabau), qui consacra sa vie à l’Odyssée, sa traduction, sa restitution, son étude et la recherche du parcours qu’Ulysse fit en Méditerranée, puis l’écrivaine fait apparaître Victor B. double littéraire de Bérard, son doppelganger fictionné, sa forme en tant que personnage. Et soudain je commençais à douter, à ne plus savoir où commençait la fiction et où prenait place l'analyse. Car non content de nous renseigner sur ce Victor, le livre regorge d’outils d’analyse à la fois sérieux et ludiques, qui m'évoquent quelque chose de Flann O’Brien. Le texte (je voudrais dire roman, je l'écris trois fois et trois fois l'efface) s’articule comme un discours sur ce mystérieux Victor Bérard et sa quête ; Sophie Rabau le fictionnalise, puis se fictionnalise elle-même et quand il lui reste quelques pages et un peu de temps, fictionnalise le monde entier. Puis ouvre la fiction comme une pomme, et en savante, nous en explique l’intérieur.

      L’écrivaine parle d'interpolation et d’omission, elle nous l’explique nous en montre les mécaniques et démonte sous nos yeux un poème issu des Illuminations. Un choix amusant lorsque l’on comprend que tout le livre repose sur des jeux de mise en lumière, exactement d'illuminations ou de dissimulations, l’auteur se fait metteur en scène, elle adapte non le contenu du texte mais le texte lui-même, sa matière, sa forme. Elle joue avec le passé, modèle des figures comme on le ferait de costumes de théâtre, fait du monde un roman et de l'Odyssée un monde.

      Parler de B. Comme Homère implique de ne pas le circonscrire, car ce texte s'échappe, se dissimule, revêt les aspects de l’étude universitaire, de l'analyse littéraire, de la biographie puis de l’autobiographie, ou bien de l’autofiction, du documentaire et soudain se fait géographe, puis, au détours d’une page devient poète, philologue, presque éditeur, traducteur, argonaute.

 

            « Pour ceux qui prétendent consacrer leur existence à l’art difficile de la fabulation, il n’est sans doute pire expérience que de se voir rattrapé par la réalité. »

 

      On pourrait croire à une forteresse, l’idée même de ce texte impressionne, on peut craindre également un excès d'orgueil, après tout Sophie Rabau s’en prend au mythe, à la légende, au fondement civilisationnel. Pourtant j’ai ri, j’ai trouvé le texte drôle, agréable, ouvert au lecteur et à l’interprétation, à l’interpolation, à la recherche. L’écrivaine parvient à ne jamais entraver son lecteur et à ne pas circonscrire ni son sujet d'analyse ni sa verve romanesque. Quand on la croit achevée elle retourne sa veste pour en montrer les coutures. Elle nous laisse confondre genres littéraires et amours genrées, voyage et quête, carte et description.

      Sophie Rabau m’a laissé être réellement concerné par sa recherche, j’ai aimé qu’elle me trompe, qu’elle travestisse mille fois chaque personnage, qu’elle le multiplie dans un jeu de miroirs au point d’en devenir comique. Ce livre oblige à penser sérieusement l’étude littéraire, la traduction, la réécriture, en cela je le crois d’une très grande actualité et d’une évidente intemporalité.

 

« Victor B. vous a entendu. Sans un mot, tout à coup, il livre un “Conte” à votre goût  »

 

      Ainsi je recommande ce livre à toute personne qui aime passer du temps avec les livres, qui aime relire, qui aime étendre les histoires, jusque dans le monde, jusque dans la rue, rester avec les textes, avec les personnages, avec les idées, à ceux pour qui la littérature n’est pas séparé de la vie. Et puis les amoureux d'Ulysse, de Joyce, de Victor B. comme Bérard.

 

 

 

* Chez le même éditeur;

 

Le commentaire de sitaudis.fr

 

« L’invention de Victor B. »

Préface de Laurent Calvié
Éditions Anacharsis, 2016
256 p.
22 €