Classés sans suite de Sophie Martin

Les Parutions

11 mars
2020

Classés sans suite de Sophie Martin

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Classés sans suite de Sophie Martin

Sophie Martin, pour son premier livre de poèmes, hisse bien haut ses couleurs en quatrième de couverture, une quatrième si singulière que c’est un plaisir de la citer presque intégralement :

Je n’avais pas pensé à écrire de la poésie. Non pas que je n’aie pensé à rien. Je ne dis pas ça pour réjouir les amateurs d’inconscience en littérature : romanciers imbéciles se laissant soi-disant entraîner par leurs personnages, poètes aux yeux révulsés attendant au dernier rang, sages comme des cancres, que des professeurs leur expliquent ce qu’ils ont voulu dire. Non, je me disais : voici ce que je veux dire, voici l’histoire que je veux raconter. Comment y arriver sans passer par les fadaises du roman ? Par toutes ces phrases de liaison plates à vous faire enrager d’humiliation et les fausses complications faites là-dessus pour n’avoir pas l’air de se moquer du lecteur ? J’ai abouti à ce recueil qui me paraît maigre les mauvais jours, acéré les bons, qui peut se lire d’une traite et qui pourtant contient, j’espère, assez d’âpres morceaux de réalité pour ne pas couler de source. J’ai abouti, sans prétention à l’originalité dans le sujet, à rendre le ratage sentimental et sexuel à nouveau à peu près présentable : c’est-à-dire, aussi, comique.

Rares sont les auteurs capables de déclarer leurs intentions avec une telle clarté et de les mener à bien et à mieux encore.

On apprend en feuilletant cette édition, qu’à 33 ans, notre apprenti-poète a déjà touché aux « fadaises du roman » : deux livres ont paru sous le pseudonyme de Sophie Koltcha, dont le premier au Mercure de France.

C’est intéressant que Sophie fasse son entrée en poésie sous le patronyme de Martin, écho de humble hère s’il en est alors que sa narratrice est pétrie d’orgueil et en connaît tous les ressorts, en particulier leur dimension sociale. D’autant qu’elle a un vrai talent pour le choix et le maniement des noms de ses personnages, est-ce qu’elle les choisit dans l’annuaire, comme Simenon ?! Très douée pour les jeux avec la réalité triviale, elle donne envie d’effectuer des recherches sur Google : le restaurant du 6 ème arrondissement dans lequel l’héroïne est invitée par son amant s’appelle La Gentiane jaune, l’établissement existe bel et bien : S. M. a simplement ajouté l’adjectif, belle image de son délicat et malicieux toucher des choses de la vie.
D’où le goût de l’héroïne et de sa créatrice pour la

«…littérature qui ne s’enseigne pas dans les universités
Bove Calet Cailleux Guérin Hyvernaud Léautaud »

Presque un manifeste ? Des auteurs qui se sont coltiné le plus quotidien et le plus désespérant de l’époque moderne. On notera l’absence, aussi réjouissante que peu commune, de Céline. 

Le titre Classés sans suite, a au moins deux significations, l’une en rapport avec le thème des intrigues amoureuses (dans la mesure où la narratrice réclame aux hommes une continuité qui lui est refusée), l’autre a trait au contenu du livre au début et à la fin duquel on trouvera de véritables poèmes avec de véritables vers tandis que le gros œuvre est constitué d’une narration à la prose dense, présentée en vers du fait de la disposition des longues lignes aux renvois aléatoires et de l’effacement de la ponctuation. 

Sans suite mais pas sans liens, autour de la même thématique des ratages ou râteaux, le livre se lit d’une traite comme un roman, puis on y revient pour la délectation comme dans un recueil.

Le sourire, suscité presque tout le temps, ne cache pas la rage et les espoirs chaque fois bafoués de l’héroïne ; si Sophie Martin la peint avec une distance qu’on admire d’autant qu’on la sait plus que coûteuse, les hommes sont à la fois aimés, voire adulés et … raillés. On a un peu honte d’appartenir à l’espèce, que de tares communes et risibles ! 

Et on se demande si ce qui est fui chez cette héroïne (qui se dit « pas jolie »), ce n’est pas son extrême intelligence, sa lucidité, son dépassement du genre et son effrayante aptitude à aimer.

Classés sans suite mais avec esprit toujours, sont donc aussi les poèmes épars parmi lesquels on retiendra La prière des filles perdues (p. 57), qui parvient à nous faire rire à partir de l’enseignement de ce Jésus qui n’a jamais ri ; et bien loin des facilités du pastiche.

On attend le prochain livre de Sophie X?X avec impatience, en pariant qu’il sera bien difficile à classer.

Le commentaire de sitaudis.fr


Éditions Flammarion, mars 2020
98 p.
17 €

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