John Giorno, New York, 1936-2019 par Jean-Pierre Bobillot

Les Célébrations

John Giorno, New York, 1936-2019 par Jean-Pierre Bobillot

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« I just think of myself as a poet, and I work with words. I work with the sounds of the words and with how they’re performed and recorded, and I think those are just the jobs of a poet, as opposed to calling it something special like “sound poetry”. »

J. G., dans Nicholas Zurbrugg, Art, Performance, Media. 31 interviews, University of Minnesota Press, 2004.

 

 

Pour les uns, amateurs de « cinéma expérimental » (plutôt) américain, ou adeptes d’Andy Warhol (l’étrange tenancier de la Factory, plus peut-être que l’artiste), il demeure à jamais le quasi anonyme dormeur nu des 5 heures d’un « anti-film » de 1963 intitulé Sleep, dont il est l’unique « star » (au sens warholien) : comme le sera l’année suivante, tout au long des 8 heures d’Empire, l’Empire State Building — dont il apparaît a posteriori comme l’équivalent horizontal, à peine moins immobile et indifférent…

Pour d’autres, tenants d’une poésie (plutôt) « beat » ou « spoken words », il en fut l’un des auteurs marquants, avec William S. Burroughs, Jack Kerouac et Allen Ginsberg, ses grands (et plus glorieux) aînés — figure tutélaire, comme eux (mais aussi comme Warhol, rencontré dès 1962, puis Rauschenberg, Gysin…), d’un « underground » ou, plus largement, d’une « contre-culture » explicitement « sex, drugs and rock’n’roll », politiquement et sociétalement virulente, où ils côtoient Bob Dylan, Lou Reed ou Patti Smith : en témoignent des œuvres telles que Raspberry/Pornographic Poem (LP, 1967), Cancer imy Left Ball (recueil, 1973) ou “Suicide Sutra” (sur Disconnected : LP, 1974).

Pour d’autres encore et quelquefois les mêmes, auditeurs-spectateurs et même (quelquefois) lecteurs de certaines formes alors émergentes de poésie, baptisées « poésie sonore », « poésie-action », « performance poetry »…, il est surtout — d’abord en solo, avec ou sans bande-son préenregistrée, puis soit en solo soit avec diverses formations musicales, dont principalement le John Giorno Band (fondé en 1984) — un électrisant proféracteur de ses textes, le plus souvent mémorisés : de façon à libérer de la page l’esprit et le corps du poète en action. Ce qui le distingue de la plupart des « poètes sonores » (plutôt) européens qui, de facto ou délibérément (tel Heidsieck), donnent à voir-entendre l’acte, plus ou moins complexe, de lecture : par quoi le poète libère le poème de la page.

Comme, chacun de son côté, Brion Gysin ou (justement) Bernard Heidsieck, sa prime intuition avait été l’urgence à combler un criant « retard » de la poésie, telle qu’elle leur apparaissait, sur les récentes (r)évolutions picturales ou musicales. Dès 1964, avec l’aide du premier, il recourut, comme eux, au magnétophone et, de ses « found poems », fit ses premiers « sound poems » : “Subway Sound”, diffusé à la 4e Biennale de Paris en 1965 à l’initiative du second, ne fut pas sans effets sur les nouvelles orientations de l’auteur de « La Poinçonneuse » (1970), qui l’invita à participer à son Panorama de la poésie sonore internationale en 1975 — prélude à une longue amitié transatlantique, basée sur une admiration réciproque.

Le recours à la double dimension vocoscéniqueaudiotechnique procédait, autant que d’une rare lucidité médiopoétique, d’une volonté affirmée de remettre la poésie « debout » (au sens heidsieckien) : de lui restituer une« visibilité », voire une fonction, sociale — et politique. À la même intention, répond dès la fin des années 60 le recours à la dimension proprement lisuelle des “poem prints” qu’il ne cessa, depuis, de réaliser : ces phrases, particulièrement frappantes ou significatives, tirées de ses propres poèmes et recomposées (plus tard, numériquement) pour être enfin reproduites en sérigraphie : « LIFE IS A KILLER », « JUST SAY NO TO FAMILY VALUES », « EVERYONE IS A COMPLETE DISAPPOINTMENT»…

Répondant à une question de Nicholas Zurbrugg, il précisait : « Ces poèmes ne sont pas cyniques, ils sont sagesse et vérité […]. Everyone Is a Complete Disappointment est universel et s’applique au monde entier depuis le commencement. Quand les gens voient ça leur première réaction est de rire […], car c’est la reconnaissance de quelque chose qu’ils ont toujours su. » Ce qui n’est autre que le principe même de l’esthétique classique, basée sur le plaisir de la reconnaissance et, pour cela, sur « l’affinement, vers leur expression burinée, des notions » (ainsi le résumait Mallarmé) — et non sur la singularité de « la trouvaille » (façon Apollinaire), que Boileau eût qualifiée d’« extravagance » : John Giorno, poète classique !?...

Il fut, bien sûr, tout cela : sans dogmatisme ou souci de classification…

Et bien d’autres choses : — initiateur en 1968 de l’opération “Dial-A-Poem” (poèmes au téléphone), il publia, à travers l’organisation sans but lucratif Giorno Poetry Systems, le double LP collectif The Dial-A-Poem Poets (1972), suivi d’une série d’innombrables disques, livres et vidéos ; — engagé, de bonne heure, dans la lutte pour les droits des homosexuels, il intégra à l’organisation la branche caritative AIDS Treatment Project, destinée à venir financièrement en aide aux malades en détresse ; — investi dès 1971 (parmi les tout premiers occidentaux) dans l’étude du bouddhisme tibétain, il participa désormais activement à la vie de plusieurs communautés bouddhistes de New York, vouant une part de son temps à la méditation.

J’ai très peu, et tardivement, connu John Giorno. Mais il me suffit des trois jours où il m’accueillit, en compagnie de Bernard Heidsieck et Françoise Janicot, au fameux « Bunker », pour prendre la mesure de la généreuse et sereine humanité qui émanait de mon hôte… et pour ne point trop m’étonner de l’étrange jeu de faux (?) miroirs qu’il y avait disposé entre, d’un côté, autels, tapis et autres objets liés à sa pratique, et de l’autre, une sélection de “poem prints” (dont certains, passablement provocants) — peu censés a priori devoir faire bon ménage ! En lui, l’homme autant que le poète, les antagonismes demeurent et se résolvent à la fois : « Il faut avoir le cœur en grande joie pour pouvoir écrire des mots comme “Life Is a Killer”. Simple rappel des fondamentaux ! »…