Lettre à un ami par Alain Frontier

Les Incitations

03 janv.
2014

Lettre à un ami par Alain Frontier

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Lettre à un ami sur deux vers de Pindare

Voici, cher Valère, les deux vers de Pindare (3e Pythique, 61-62 ) dont je te parlais l'autre soir, et que Paul Valéry recopia (mais avec plusieurs fautes d'accent ou d'esprit) en tête de son Cimetière marin :

Μή, φίλα ψυχά, βίον ἀθάνατον
σπεῦδε, τὰν δ᾽ ἔμπρακτον ἄντλει μαχανάν.

La traduction « officielle », que généralement les éditions scolaires reproduisent en note, est celle d'Aimé Puech (parue, je crois pour la première fois en 1921, c'est-à-dire postérieurement à la rédaction du Cimetière marin) :

« O mon âme, n'aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible ! »

Cette traduction est malheureusement inexacte.

Première inexactitude : « n'aspire pas à » se dirait plutôt μὴ σπεύσῃς (μή + subjonctif aoriste) ; μὴ σπεῦδε (μή + impératif présent) signifie « cesse d'aspirer à ». Tout le monde aspire à une vie immortelle ; Pindare enjoint (à lui-même et à n'importe qui d'autre) de couper court à cette vaine aspiration.

La deuxième inexactitude concerne μαχανάν, qui est purement et simplement ignoré par le traducteur. Or tout me dit l'importance de ce mot dans la phrase : la place qu'il y occupe, le rythme qui le porte, la voyelle trois fois répétée qu'il fait entendre, (deux α longs encadrant l'α bref), et peut-être (ou j'exagère ?) la consonne initiale qui fait écho au μή du début. Tout me faire croire que l'essentiel du sens se trouve contenu dans μαχανάν.

Μαχανά (grec classique Μηχανή, latin machina), c'est la machine, la machinerie, « la boîte à outils », dirait François Hollande, « les ficelles de la prudence », aurait dit Lautréamont (4e chant de Maldorore, strophe 2). Qu'on se rappelle la locution deus ex machina : un dieu fait son apparition au milieu de l'orchestre. Miracle ? Pas du tout ! Une machine, inventée de toutes pièces par l'ingéniosité (l'ingénierie ?) de simples mortels, a hissé le simulacre devant les spectateurs. Ce n'est pas le « possible » en général (τὸ ἔμπρακτον) qu'il faut épuiser, mais toutes les ressources techniques (artificielles) dont nous, les hommes, nous pouvons disposer. Par exemple un marteau pour enfoncer un clou, une grue pour soulever une piano à queue, telle chimio pour répondre à telle métastase. L'injonction de Pindare est un appel à l'action, au savoir et à l'intelligence — plutôt qu'à une « sagesse » (bien décevante !) qui consisterait à ne pas demander l'impossible et à se contenter de ce qu'on a. L'erreur à ne pas commettre (et que Pindare appelle « impiété ») consisterait plutôt à se prendre pour un dieu, alors que la tâche n'est déjà pas mince de se prendre pour un homme.

Encore faudrait-il savoir ce que Pindare entend par le mot dieu, et quelle fonction ce mot assume dans le système de son discours.

Peu de ressemblance en tout cas avec ce que tu peux observer chez Homère. Les personnages d'Homère se meuvent dans un monde incompréhensible et semé d'embûches qu'il leur est impossible de maîtriser. À chaque obstacle auquel se heurtent nécessairement leur action et leur désir, ils ont attibué le nom d'un dieu. Ils diront donc que ce sont les dieux qui tirent les ficelles et que ce sont eux qui décident. Ils sont à la fois tout-puissants et imprévisibles, et d'autant plus imprévisibles qu'ils sont rarement d'accord entre eux ! Tel homme réussit à s'attirer les bonnes grâces de l'un d'entre eux, qui sera persécuté par un autre. Ulysse a beau user de son intelligence exceptionnelle (de sa μῆτις), il n'échappe pas à leur arbitraire. Il y a des dieux partout, et ils sont d'autant plus dangereux qu'ils changent constamment de visage. Impossible de les reconnaître à coup sûr. Tu aperçois sur la plage une jolie minette en train de faire sa lessive (Odyssée, chant 6), fais attention si tu as l'intention de l'aborder : qui te dit qu'elle n'est pas une divinité ? Enfin le caractère interventionniste des dieux chez Homère se manifeste jusque dans le domaine moral : ce sont eux qui garantissent la nécessité de ses lois (comme chez Kant !). C'est pourquoi le Cyclope Polyphème, dans Odyssée, chant9, parce qu'il « ne craint pas les dieux », ignore délibérément les impératifs de cette même morale. Cela ne fait pas l'affaire d'Ulysse...

Rien de tel apparemment chez Pindare. Les dieux distribuent aux hommes bonheurs et malheurs (à raison, dit-il, « d'un bonheur pour deux malheurs ») sans tenir compte de leurs éventuels mérites. L'exercice de la vertu morale (par exemple la bienveillance à l'égard d'autrui), ou de son contraire, est librement choisi par chacun et indépendamment de la religion. La morale est une affaire d'hommes, pas de dieux. C'est aux hommes, et non aux dieux que bénéficie la vertu, en déterminant de la manière la plus favorable et la plus souhaitable pour tous les relations des mortels entre eux.

D'ailleurs la phrase citée plus haut oppose clairement le domaine des dieux à celui des hommes, les prérogatives des dieux (ici leur immortalité) à la « boîte à outils » que (dans le meilleur des cas) les humains ont à leur disposition. Les dieux n'ont nul besoin d'une boîte à outils : ils atteignent immédiatement leur but, en ignorant les obstacles que les mortels doivent franchir, car ils sont déjà en possession de ce vers quoi les hommes tendent et s'évertuent. Il suffit à Artémis de vouloir atteindre sa cible pour l'atteindre aussitôt : pas besoin de viser. Pas même besoin d'un arc. L'arc n'est là que pour la décoration. Les prérogatives des dieux représentent donc ce point idéal, virtuel (situé à l'infini, pourrait-on dire) vers lequel un mortel (dans le meilleur des cas) peut orienter son action, en utilisant toutes les possibilités offertes par les outils dont il dispose, selon le domaine d'excellence qui est le sien. Prétendre atteindre ce point, situé à l'infini, serait un rêve absurde et vain (un « sacrilège », dit Pindare). Mais cette impossibilité est loin d'être démobilisatrice, elle n'empêche pas les mortels d'agir ni l'intelligence, l'ingéniosité, le talent personnel de se développer jusqu'au bout. Voilà, je pense, la véritable fonction des dieux dans la pensée de Pindare (le véritable sens du mot dieu dans son texte), et pourquoi, qu'ils existent en chair et en os ou qu'ils soient une invention de l'esprit, qu'on croie ou non en leur existence réelle, il est utile, pour Pindare, de leur construire des temples et de raconter leur histoire.

Alain Frontier