Les godasses du Père Hubaut. par Alain Frontier

Les Parutions

01 févr.
2003

Les godasses du Père Hubaut. par Alain Frontier

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21 janvier 1978 !... Les petits jeunes d'aujourd'hui ne peuvent pas savoir, d'ailleurs ils sont tristes, et sans humour devant les horreurs du siècle, il y en a même qui veulent sauver le monde, au secours !... Notez qu'au Havre ce jour-là, nous deux Marie-Hélène on ne l'a vu que métonymiquement, pas en chair et en os : plein de petits papiers semés partout on se demandait bien d'où ça pouvait venir : …pidémie, …pidémie, …pidémie, …pidémie, …pidémie... Deux ans plus tard, exactement le 1er février 1980, dans la revue parlée de Blaise Gautier (maintenant il est mort le Blaise et personne n'a su le remplacer, que j'en ai des grandes bouffées de tristesse quand j'y pense) voilà Joël Hubaut debout sur la scène du Centre Georges Pompidou ! Et il commence à lire : un Que sais-je sur la lecture, je me rappelle, d'abord posément, puis le ton monte, ça crescende, ça s'énerve, ça gesticule, déchire les pages, malmène le bouquin, à la fin ça hurle comme un forcené et finalement il bouffe le livre !... Oui ! il le bouffe !... N'avez qu'à demander à Marie-Hélène, elle était là aussi. Depuis ce jour-là ça n'arrête pas. Rouge ! bleu ! jaune ! blanc ! vert ! toutes les couleurs ! l'épidémie gagne, elle s'étend, elle envahit tout ! Où va-t-il donc chercher cette énergie ?
  Mais ce que je vous raconte là, tout le monde le sait, non ? Je voulais vous dire autre chose. Le plus important peut-être. Je me rappelle : Cerisy, août 1999. On fait cercle autour de lui : on s'attend au pire, on se régale d'avance, on n'est pas déçu ! Il retire une de ses godasses et le voilà en équilibre sur le dossier de sa chaise, hurlant, gesticulant comme un énergumène. On pouvait raisonnablement s'attendre à la cata. En bonne logique, il avait toutes les chances de perdre l'équilibre, de s'écrouler et de m'écraser plouf de tout son poids, Frontier aplati, plus de Frontier. J'étais au premier rang, n'en perdant pas une bouchée, à peine à un mètre de lui, qui faisait des moulinets avec ses bras en se balançant sauvagement au sommet du dossier : eh bien je n'ai pas bougé d'un poil, pas même esquissé le moindre geste de recul, comme lorsqu'une montagne est sur le point de vous avalancher sur la tête. J'avais confiance. Je savais que, s'il avait ôté une de ses pompes, il avait gardé l'autre et que cette deuxième godasse n'avait jamais perdu le contact avec le plancher, solidement assise, le pied sur terre comme on dit. C'est comme ça qu'il procède le Hubaut, toujours. Ne disparaît pas dans sa transe, gère son énergie et son chaos, et c'est précisément parce qu'il les domine qu'il est en mesure de les développer jusque dans leurs extrêmes conséquences. L'humour (c'est-à-dire la distance), toujours présent dans chacune de ses actions, loin d'être un ornement ou une contingence, en est la dimension essentielle et nécessaire. Et c'est en cela que Joël Hubaut est un immense poète.