La Vie moderne de Christian Prigent par Alain Frontier

Les Parutions

08 juin
2012

La Vie moderne de Christian Prigent par Alain Frontier

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La vis comica de Christian Prigent




    « Scratch / Oun… squats / Chou... shoot patch… » Pas de panique, les enfants! c’est seulement Christian Prigent qui éternue. Enrhumé. Cochonne de grippe à faire pleurer Roselyne Bachelot, vous vous souvenez ? la mignonne qui prétendait balayer toute la maladie, neutraliser virus et miasmes, rêvassant une humanité enfin purifiée, en pleine santé, clean, irréprochable et fini la saleté ! « Éden bientôt ici », le paradis sur terre, enfin ! Poète est celui qui lit chaque matin son journal (pas seulement L’Équipe, mais aussi Ouest France, Libé …), rubrique par rubrique, sans rien omettre : Société, Politique, Sports, Sciences, Gastronomie, Mode, Culture … Poète est celui qui regarde, mi stupéfait, mi effrayé, la réalité qui lui est servie : une « forêt de signes » !... et la conditionne dans des petites boîtes standard de trois quatrains à rimes plates, ou bien croisées, ou encore embrassées, ça dépend, et pas une lettre qui dépasse, c’est empaqueté-fermé comme un concentré de pensée préfabriquée, un cocktail de représentations et d’idées reçues, une macédoine de clichés, ce que nous avalons tous les jours, et gloup ! Prigent renoue à sa manière avec le sens primitif du mot « satire » (en latin : satura, voir saturation) qui avant de désigner une critique des mœurs, désignait un mets composé d’un mélange d’ingrédients divers, salmigondis ou pot-pourri. Mais pas vraiment de coq-à-l’âne dans La vie moderne, le discours y relève plutôt de la glissade, du fondu enchaîné, de la concaténation des signifiés. Exemple :

« Un débouché pour le cheval ? L’hippopha
Gie ! Gigot d’ex-gibier PMU ou mousse
De
Queue-de-Mustang au sang sur lit de pousses
De Bambi chou des bois du pays ça ça

Vous ravigote l’idéologie : mords
Poutine en treillis torse à poil sur roncin
Sibérien car c’est steak de russe mort
Sous sa selle ou hachis tchétchène au cumin »,
etc.

   Une poésie hilarante (quand le monde ne l’est pas toujours), pas si fréquent que ça ! Une poésie drôle. Qui fait du bien. Qui vous aide à mieux respirer !... Drôle, malgré la panoplie des terreurs : bruits d’explosion kamikaze, colis piégés, trous dans le boeing en plein ciel, Attila post-moderne vaporisant son désherbant. Drôle, oui, épouvantablement drôle.
   Calliope, à qui s’adresse le poète Juvénal (cité en exergue au début du livre), n’est pas n’importe quelle Muse. Sa spécialité : l’hexamètre dactylique, qui est le vers de l’épopée, du style noble et des belles tirades — l’alexandrin des Romains, en quelque sorte. L’auteur satirique s’empare de l’hexamètre et lui fait dire tout autre chose, et sur un autre ton, que ce dont il avait l’habitude. Systématiquement il ignore l’usage de la feuille de vigne : « Calliope, assis !... pas de bel canto… » Traduction libre en latin : licet et considere, non est cantandum… Prigent, plus radical, a recours à la chirurgie : ablation d’une syllabe, 12 — 1 = 11.
   Difficile de percevoir immédiatement, et a fortiori de mémoriser, une quelconque et rassurante cadence, comme cela est possible, par exemple, avec l’octosyllabe (« un jour je m’attendais moi-même »). Au-delà de 8, une coupe est nécessaire qui rende possible le comptage, partageant le vers (au moins idéalement) en deux hémistiches reconnaissables immédiatement. Par exemple : 6 + 6 = 12 («Madame, encore un coup, souffrez que je vous aime »). L’auteur de La vie moderne, lui, ne répartit pas ses syllabes de part et d’autre d’une coupe qui, pour chaque vers, occuperait une place identique. Cela était pourtant possible, par exemple : 6 + 5, comme faisait d’Aubigné, ou Ronsard, en leurs strophes saphiques, donnant ainsi naissance à une musique à la fois hésitante et subtile, dans laquelle assurément Christian Prigent refuse de se laisser enfermer. Si ses hendécasyllabes sont rigoureusement comptés, pas une syllabe de plus, pas une de moins (et si un mot est un peu trop long, on coupe ce qui dépasse et on le rejette en début de vers suivant ; trop court, on répète la dernière syllabe : « ça ça »), on est obligé de compter sur ses doigts pour s’en assurer, l’oreille ne suffit pas.
   Telle versification (que n’eût approuvée Théodore de Banville, Petit Traité de poésie française, Paris, 1872) a moins pour fonction de porter, voire d’emporter le texte — comme le faisait par exemple la série interrompue des pentasyllabes dans la « prose » de Demain je meurs — que de le clôturer, ironiquement, cruellement, façon lit de Procuste ou Dépôts de savoir et de technique — mais contrairement à ce qui se passait chez Denis Roche, le signifié ici se poursuit (de façon imprévisible toutefois) au-delà de la dernière syllabe du vers, il n’y a pas de pause, pas de temps mort, avant la fin du poème, pas de solution de continuité dans le discours, malgré une versification délibérément, ironiquement, décalée par rapport au chromo nappé des représentations.
    « Ici c’est du réel », annonce (un rien narquois) l’auteur, traduisant texto le res vera agitur de Juvénal, mais qu’est-ce que ça veut dire : le réel — sinon sa représentation chromo en 3 D ? Qu’est-ce que « réalité », sinon « forêt de signes » ? Roland Barthes disait : mythologie, je crois me souvenir. Les croyances, les manières de vivre induites par ces croyances, les conséquences (aberrantes, terrifiantes) qui en découlent, le genre « satire » a bien pour objet de dire tout cela. Mais voyez la différence : quand Juvénal paraît constamment indigné, furibard, Christian Prigent, lui, se garde bien de monter sur ses grands chevaux ! Il regarde, il écoute— avec « une stupéfaction un peu effrayée », dit la 4e de couverture (suivant la figure appelée litote) — il note, et enferme le tout dans ses petites boîtes en riant sous cape. Ne prétend pas réformer la planète (toute la poésie du monde n’y suffirait), mais plus modestement, et tant faire que peut, échapper à la vulgarité.