Calamity Gwenn de François Beaune par Françoise Favretto

Les Parutions

25 oct.
2020

Calamity Gwenn de François Beaune par Françoise Favretto

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Calamity Gwenn de François Beaune

 

François Beaune n'en est pas à son premier essai en se glissant comme en un bas-collant dans la peau de son personnage, ici : GWENN. Il a déjà pris le pli avec Gérard, Oscar et Greg dans deux romans précédents.1
La particularité de l'auteur, c'est qu'il travaille comme un documentariste. Il rend au lecteur les personnages rencontrés, scrutés, interviewés, et parfois fantasmés mais de façon vraisemblable. "Il fallait que je me permette de leur faire dire des choses qu'ils ne m'avaient pas confiées mais que j'imaginais qu'ils pouvaient me dire"2. De cette terre fertile de prises de notes et enregistrements, naît sa créature. Et dans ce dernier livre, il s'agit d'une femme, distorsion dont François Beaune se tire magnifiquement.

Il la rencontre et voilà ! Elle devient son argile préférée, préconisée, précieuse. Elle écrit un journal, ça va faciliter. Le livre s'écrit donc à la première personne.

Gwenn a plusieurs atouts, sa vie et sa façon de la dire, avec tenez-vous bien un vocabulaire si haut en couleur que la lectrice que je suis, béotienne en argot, verlan et parler jeune, a appris (du moins au début, plus elle va vers la campagne moins elle parle en raccourci ou en argot), un mot par page ou des néologismes à contextualiser : stupeurisé, paillassisé, Ok garri, - et parfois certains résistent, aucun dictionnaire n'en arrive à bout… sans compter les termes sexuels abrégés et les rimes dites riches : émoticones avec conne…ou les remplacements : "je dis même plus mes règles, je dis mes anarchies"…

Deuxième fascination : la vie libertine (et ce n'est pas le mot qui convient) de la narratrice. Non seulement elle aligne les prénoms de ses … on ne dira pas amants, dans son cas, ni conquêtes, il faudra lui inventer un terme là aussi, justement, qui se rapproche d'elle, quelque chose comme un "nounourstoy"… On en retient deux, Luc et Mouss, ses préférés, récurrents dans ces pages ; elle s'accroche, ils ne décrochent pas vraiment.

Gwenn n'a aucune morale (encore un mot à remplacer) voilà pourquoi aussi elle accepte de travailler 3 ans dans un sex-shop de 306 m2 : "je voulais faire que 2  mois d'essai pour faire un peu de thune", elle devient la confidente, une sorte d'assistante sociale des clients incompris en mal d'objets d'amours tordues et non assumées. Opaques à eux-mêmes : elle doit aussi retenir leurs pulsions, baliser le sexe à tous les étages. Quant aux femmes, elle les aime et les défend vraiment : l'épisode avec une femme battue et son mari reste un des plus étonnants moments du livre, par la forme et le fond… elle parle à l'homme et pense à la femme en même temps, nous révélant aussi un dialogue intérieur muet.

Un de ses  problèmes majeur sera de ne pas arriver à vendre un godemichet ("gode") de 70 cm…

Gwenn c'est un lieu de passage, et pourtant elle n'acceptera jamais la prostitution, c'est une fille qui s'initie au féminisme et sa révolte n'a d'égal que les injustices qui l'entourent dans le quartier de Pigalle et ailleurs. Elle se hait, là on peut s'apitoyer ; elle est "cœur", là on va la trouver naïve (une enfance avec Dorothée comme idole télé, ça vous forme…).
Elle use de mots grossiers  et s'autoflagelle : "je suis une merde" : refrain du livre.

L'attrait de lecture se trouve dans le langage parlé et les descriptions caricaturées qui font beaucoup rire.

On a souvent envie de rencontrer ce personnage de fille fofolle (dont la grand-mère était schizophrène), de savoir ce qu'elle est devenue, comme à la fin des reportages télé. Quel destin ? Avec un enfant ou pas ?

Si Gwen vit ses vies, qu'est-ce qui va être déterminant pour elle ?

On voudrait pousser un peu plus loin et lui demander, même si elle a relu le manuscrit de François Beaune : ça ne vous gêne pas qu'un auteur emprunte vos mots pour écrire ? Votre révolte n'irait pas jusque là ? Mais non, vous c'est star que vous voudriez être, avec ce côté fan d'ISABELLE HUPPERT (p. 282- 284 "je me vois tout entière dans tes tâches de rousseur")… et comme parfois vous avez des petits rôles, "depuis que je tente ma chance, les paillettes me frôlent mais ça balaie autour" vous devenez spécialiste en décryptage d'Isabelle… Le cinéma ça vous connaît…

La création de mots s'ajoute au cocktail abasourdissant du personnage que François Beaune fait parler sans citer qui que ce soit, sans guillemets, du style indirect libre à toutes les pages, un bon flux de conscience continue, ce qui dynamise encore plus le portrait de cette héroïne qui déjà se déplace beaucoup : grâce  à sa carte libre-circulation de la sncf elle est partout à la fois ce qui rajoute au comique. On la croit là, elle est ailleurs et d'ailleurs même Brest, personne ne sait où ça se trouve dans son entourage. Ses parents vivaient en caravane. "Je dédale à grand pas dans les sables mouvants".

Les addictions (alcool et drogue), elle les assume et au fond tout la motive et l'intéresse si bien qu'on peut lire tout autant les amours des cerfs et des biches ("je sais pas si ça existe, des pilules du lendemain pour biches"), des films qui n'étaient pas de son âge "super hard. Seuil de tolérance zéro", les "trucs de ouf" pour échapper aux flics quand, au fond de la nuit, on a trop bu et qu'on conduit quand même, etc.
Description abrégée de la famille : "Ces babs, mes parents, enfin surtout ma mère et mon beau-père, et mon père bab au carré, depuis qu'il est devenu ermite. Mais ma sœur non. Katell a toujours rejeté ses origines hippies."

Féministe, elle ne peut l'être en revendications groupées (ce ne peut être dans sa culture) mais en acte ponctuel et compulsif : elle poursuit avec insultes jusque devant la porte des toilettes un garçon qui vient de la draguer avec des mots salaces. Garçon terrorisé… Elle a un couteau à la main et l'attend…Une scène hilarante, qui vaut encore le détour par ce livre dont on rêverait d'un deuxième tome…

 

 1Une vie de Gérard en Occident, Verticales 2017. Omar et Greg, Le Nouvel Attila, 2018
2 in Le Matricule des anges, N° 216, septembre 2020

 

Le commentaire de sitaudis.fr

ALBIN MICHEL, 2020
342 p.
19,90 €


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