Cent titres sans Sans titre de Fabienne Radi par Fabienne Radi

Les Parutions

21 mars
2015

Cent titres sans Sans titre de Fabienne Radi par Fabienne Radi

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Le Fonds Cantonal d’Art Contemporain de Genève n’a peur de rien ! En faisant de Fabienne Radi sa lauréate pour 2013, il a soutenu un livre dont l’auteur n’a vu aucune œuvre des ses collections, s’occupant uniquement de leurs titres. Le résultat n’est pas que provocateur, cultivé, inventif et désopilant, il jouit d’une autonomie littéraire absolue, il réjouit et donne à penser, extrait :

 

 

 

 

Educational Tool

 

Sœur Angèle n’avait pas de voile, portait des jupes à la  hauteur du genou et enseignait l’histoire et le français. C’était une nonne relativement moderne pour l’époque. Elle ressemblait à la fois à Anthony Perkins (pour le regard) et Fernandel (pour la mâchoire). Elle avait une grande bouche foncée naturellement et des problèmes de salivation. Les commissures de ses lèvres étaient toujours mouillées. Parfois quand elle s’emportait, en racontant la campagne de Russie de Napoléon par exemple, sa bouche faisait carrément des bulles. C’est Sœur Angèle qui nous a accueillies en classe le premier jour de la rentrée au Lycée Cantonal de Jeunes Filles de Sainte Croix. Elle nous a expliqué les règles de l’établissement à propos du matériel, des salles de classe, des horaires, des profs ou encore des tenues vestimentaires. Quand, comment, où, combien de fois, à quelle fréquence. Mais jamais pourquoi. Elle nous a dit aussi un jour qu’il était interdit de s’asseoir sur les radiateurs.  On s’est empressé de lui demander pourquoi. Elle a répondu « Ça peut vous donner de mauvaises idées ». Elle avait peur qu’on s’en serve comme d’un outil pédagogique dans un champ de connaissances qu’elle ne pouvait pas nommer. Grâce à Sœur Angèle, je regarde les radiateurs d’un autre œil désormais. Pas tellement pour leur potentiel érotique. Plutôt pour leur valeur formelle. C’est un objet étonnant qui n’est ni un meuble ni un objet de décoration. On ne peut pas s’en passer et on ne peut pas le déplacer. Il fait partie de la pièce. J’aime les radiateurs qu’on assume. Pas ceux qu’on essaie de cacher. Il y a quelques années j’en ai vu des très intéressants à Amsterdam dans une galerie de photographies. Les photos n’étaient pas terribles mais les radiateurs eux étaient magnifiques. Ils devaient dater des années 40. C’était vraiment des sculptures modernes. A l’heure qu’il est, Sœur Angèle ne fait sûrement plus de bulles avec sa bouche. Elle doit être morte et enterrée quelque part. Je pense qu’elle n’était pas programmée pour être bonne sœur. Je me demande ce qu’elle aurait pensé du chauffage au sol.

 

 

Le commentaire de sitaudis.fr

 

éditions Boabooks, 2014

284 p.

24 € (+ 8 € de frais de port)