Contre Céline de Jean-Pierre Martin

Les Parutions

13 mai
2006

Contre Céline de Jean-Pierre Martin

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Ce livre n'est pas récent mais il perce, il va percer en dépit de quelques silences gênés, il se percera lentement un sacré chemin contre la Bien Pensance du milieu littéraire qui consiste (trop souvent) à contrer la Bien Pensance de l'opinion et à répèter benoîtement que Céline est l'un des plus grands écrivains du vingtième siècle, dans la lignée noire qui part de Lautréamont et Sade pour mener à Artaud, merci Georges Bataille.
Kristeva est en première ligne avec Sollers bien sûr mais aussi Henri Godard, trois éminents éminents représentants de ce courant selon lequel Céline serait le plus grand parce qu'il est l'écrivain le plus violent et le plus compromis du siècle le plus violent. D'autres amateurs sont moins bien traités (Muray), épinglés comme franchement nuls (Stéphane Zagdanski !) ou passés sous silence (Prigent sans doute méconnu de l'auteur).
Jean-Pierre Martin, essayiste et auteur de fictions né à Nantes en 1948, maître de conférences en littérature française, démolit avec brio cette dangereuse construction à partir d'une expérience artistique qui se serait délibérément laissé "enraciner dans l'abject". Pour lui, l'auteur du Voyage et de Mort à crédit, abandonne avec les pamphlets (bientôt disponibles ?!) le terrain de la fiction et n'y reviendra jamais car les ouvrages qui suivront, seront autant d'entreprises, histrionesques et retorses, de justification de la victime qu'il est devenu et d'auto-promotion de l'écrivain maudit, portrait du bon docteur en esthète égaré, sacrifié.
Sans nier les qualités de styliste de l'auteur de Guignol's Band, Jean-Pierre Martin nous met en garde contre une jouissance de dandy trop enclin à se croire au-dessus des masses et de l'Histoire, contre une lecture amoureuse et en quelque sorte protégée des effets nocifs d'un ...

...texte dont le sens a été presque essoré, dont on n'entend plus que la musique.

Or, du début à la fin, que ce soit dans les lettres ou les "romans", Jean-Pierre Martin démontre que Céline fut certes "sénile" et "franchouillard" mais plus fondamentalement et constamment nazi : "Raison de race doit surpasser raison d'Etat. Aucune explication à fournir c'est bien simple. Racisme fanatique total ou la mort.", écrivit-il en 1941 dans un journal collabo.
Alors qu'hier en Belgique, le 12 mai 2006 un skinhead a tué une mère et son enfant à cause de la couleur de leur peau, alors que les antisémites risquent de triompher en Pologne, alors que la Loi Sarkozy participe de ce courant qui conforte l'opinion dans ses pulsions de rejet de l'étranger, va-t-on encore jouir longtemps des inventions langagières de Destouches dans notre vase, ce vase que l'on croit clos, si loin de la vase des populaces ? Peut-on continuer à présenter ce sale type comme un visionnaire en proie à de magnifiques et nécessaires délires ?
Deux questions parmi toutes celles que soulève cet essai-pamphlet, ironiquement présenté comme un "roman" avec de réjouissants sous-titres, impeccable et salutaire descente de la statue célinienne depuis ses flèches jusque dans ses flaches noires et froides.
Les français, surtout les écrivains français qui l'auront lu, cesseront d'installer celui qui rêvait de figurer au programme du bachot, au firmament moderne en compagnie de Proust, Kafka et Joyce.
(au fait pourquoi deux français sur quatre ?!)
Le commentaire de sitaudis.fr Commémorons le neuvième anniversaire de la sortie de ce livre !
éd. Corti-1997
186 p.
13 €