Diaire de P. Beurard

Les Parutions

15 oct.
2001

Diaire de P. Beurard

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(éd. Al Dante/Niok )
206 p. 130FF.

Grâce à toutes sortes de publications, en revues ou orales, « Diaire » est connu, sûrement reconnu par un certain milieu littéraire, d'aucuns diraient une « élite » et ce milieu, composé surtout d'écrivains, attend déjà la publication de « Mossa », la suite, l'aboutissement du Grand åuvre, le Poème-Fleuve. Mais les notes qui suivent ne s'adressent pas à ces gens bien informés ; au contraire, elles visent à les déposséder de ce qu'ils gardent un peu trop jalousement par devers eux. Car, comme « Ulysse », « Diaire » mérite plus de lecteurs que ceux formés par les cercles trop ronds des poètes.- il a fallu huit ans pour l'écrire et sept pour le publier : depuis Joyce, on n'avait plus idée de telles échelles !

- rien ne figure sur la quatrième de couverture, aucune clé, aucun hommage, aucune citation, aucun geste de bienvenue.

- le titre peut s'entendre comme la mise en relation d'un « dire » et d'une « aire » (ou « erre »), le texte articulant tel lieu et ce qui y a eu lieu, que ce soit dans le lointain passé, dans l'histoire récente ou l'actualité.

- la lecture peut sembler difficile car une seule et même langue, à la fois très archaïsante et complètement moderne, traite (bientraite, devrait-on écrire pour pasticher le « poète de gauche main, le rhapsode dont la plume verde ») des légendes, faits divers, récits de tournage, recettes de cuisine, fragments de traité d'éthique, de politique ou d'esthétique, aperçus d'ouvrages d'histoires et de géographies. Là, le français retrouve une liberté dont le Roi Soleil et les Philosophes l'avaient privé : sons qui giclent des droites ou claires lignes des carcans, harmoniques jubilatoires, odeur originelle, lactée, odeur tétante des premiers mots, couleurs de patois qui ne sont plus risibles mais scintillent comme des armures au soleil.

- les héros ne sont pas des héros, (bientôt des hérons !) mais des gens, des jeans de bonne gent et surtout des jeannes. « Diaire » recrée-ressuscite-revisite-revitalise le Genre épique à l'ère de la démocratie, d'où son refus de toute mythification, sa volonté de chanter les destins (forcément pluriels) du collectif et sa mise en gestes du chroniqueur (intermé-diaire) en formation de non-combat. Par-delà l'impossible enchantement, n'ignorant rien de nos modernes scepticismes, cette écriture étonnante peut relier, certes avec âpreté mais aussi souvent avec humour, l'ode et l'épisode, l'odyssée et la teinture de l'iode (sa couleur, le traitement de sa douleur)- le texte s'abreuve à de multiples sources, (écrites au début puis orales), s'attache à tout ce qui a cours, ne méprise rien de ce qui semble courant, il reprend et répète, le texte est au courant et peut remonter contre lui, il coule, brasse, plonge et contreplonge, il nous immerge dans les lieudits, dans la jeunesse géographique de nos histoires et dans l'histoire de nos genèses, on se baigne toujours dans le même diaire, il nous emporte.- « Diaire » se lit comme un défi, comme un défilé, comme un film, comme un fil, comme un gai philosophe aime marcher en théorie.

- ce livre, qui affectionne les cryptes, contient des passages pas sages du tout et d'autres crus, passages protégés agitant la troublante question de l'androgynie et du travestissement.

- et, chose oubliée par l'art depuis l'ère de la provocation, il impressionne, intimide, subjugue, il en impose par sa maîtrise.

- le Diaire aime recueillir, des listes d'outils oubliés ou des choses moins graves, moins gravées, le Daire aime le recueillement.

- sur la poudre noire des canons de Crécy ou les crimes de Pierre Chenal, sur le Chevalier d'Eon, sur les commémorations de Jeanne D'Arc et sur tout un cinéma, le Diaire a des vues plus humbles que les antiques visions, des vues toutes familières et bonnes, accessibles à tous les publics et à tous les procès.

- comme ces anneaux qui signent, marquent en profondeur la durée de l'arbre, le Diaire donne à voir la profondeur du temps des mots. Qui ont existé, ont failli, qui auraient pu, eussent pu, qui eussent, qui juchent, qui nous jugent aujourd'hui étriqués dans nos normes.

- « aux confins du sens et de l'expérience du verbe », le Diaire aime les noms et les phrases qui nous emportent comme seuls les cours d'eau et les récits de Dostoïevski peuvent le faire.- le Diaire informe et, peu à peu, forme son lecteur, lui apprend à aimer lire, à l'aimer et lui communique enfin le désir des preuves.- mais dépourvu de parenté en dehors de deux Grands Ancêtres et sans doute privé à jamais de descendance, le Diaire court et nous fait courir un grand danger : il peut passer sans nous regarder, nous pouvons passer sans le voir.
Le commentaire de sitaudis.fr article publié dans le n° 5 de "Fusées"