littoral de Franck Doyen par Marie Cazenave

Les Parutions

27 janv.
2014

littoral de Franck Doyen par Marie Cazenave

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Dans son précédent ouvrage, Écrire au moment où, également publié à l’Atelier de l’Agneau, Franck Doyen suppliait « mais surtout s’il vous plaît s’il vous plaît sans retourner encore une fois la question du corps (s’il vous plaît) ». Et pourtant, avec Littoral, nous y voilà, c’est bien de cela qu’il s’agit.

Dès la première page, un corps est évoqué. Mais un corps morcelé, découpé en membres distincts les uns des autres, listés comme autant de sensations objectives, extérieures à lui-même. Aucune cohérence apparente ne permet de constituer une identité : le corps ne s’appartient plus. Quel est ce corps improbable ? À qui appartient-il ? À vous ? À moi ? À lui ? À eux  (n’y a-t-il pas trop de membres pour ne former qu’un seul corps) ? En effet, outre cette déconstruction physique, il est même difficile de l’attribuer en dernier recours au narrateur car le récit n’est mené ni par un « je », ni par un « il » habituels mais par un « vous » très troublant et audacieux à l’écrit. Avec le « je » l’on abandonne ainsi le dernier signe de cohérence de l’identité individuelle, la conscience de soi-même. Avec le « vous », le lecteur est forcé de s’identifier au personnage. Franck Doyen nous plonge dans une vive expérience schizophrénique.

Sa poésie fragmentaire est très expressive et judicieuse à cet égard : quasiment sans syntaxe, elle (dé)coupe et juxtapose les ensembles sémantiques, tout en revenant sans cesse en arrière, reprenant sans cesse la phrase. Des lignes horizontales séparent les mots.

 

« trois fois par trois fois le bras se détache du reste du

corps le bras se détache du reste du corps à moins que

ce ne soit l’inverse l’inverse

et à chaque fois les efforts que vous faites pour

tout remettre en place vous ce que vous retournez

vous ce que vous ouvrez vous ce que vous videz vous

refermez vous infime le plus infime du moindre de

vos mouvements vous

et pourtant vous reprenez

 vous reprenez

vous reprenez ».

 

Le rythme obsédant, suggérant fortement la lecture à haute voix, nous rappelle que l’ouvrage « entre dans la composition de pièces sonores ». En écho, l’auteur tente par écrit une expérience typographique, où les lignes, comme des vagues, roulent, imperturbables, l’une après l’autre, sur chacune des pages.

Le récit nous fait évoluer d’une maison, cabane remplie d’écrits (est-ce un lieu réel ?) à la plage transformée en charnier, dont l’image horrible n’est pas sans rappeler certaines photographies des camps d’extermination. Or, de ces corps entassés pêle-mêle, l’on ne voit d’abord que chaque membre isolément. Le personnage sépare chacun d’eux, car en décomposition, ils peuvent être arrachés du reste du corps ; il  les re-associe ensuite de manière arbitraire, plus ou moins violente ou douloureuse. Le regard, les mots utilisés pour décrire le charnier sont les mêmes que ceux employés au début du livre. Même mots, mêmes procédés pour décrire la chair des autres ou la sienne propre. A tel point que l’on se demande encore de quels corps il s’agit. Et c’est à ce moment-là, où on allait perdre pied, qu’une cohérence semble émerger, grâce à ce double procédé d’association et de répétition obstinée, vivante, à l’œuvre dans tout l’ouvrage. Chaque membre du corps, chaque instant, chaque vague est associée à une autre, puis à une autre, éternellement répétée. Et c’est grâce à cette obstination têtue qu’au bord du littoral, une identité est créée. En effet, le personnage parvient à reconstituer le corps vivant d’une femme, en regardant  dans les yeux, sous les paupières, pour y lire des noms, tandis que dans le récit grandit une voix aux consonances étrangères. Sa reconstitution de cette altérité favorise, par effet miroir, celle de son identité, autrui offrant une certaine transcendance.

Comme dans La Route de Cormac Mc Carthy, autre récit de désolation post-apocalyptique, particulièrement violent et solitaire, le récit se clôt finalement sur une plage. Le ressac des lignes nous rappelle que le littoral est soumis à un processus naturel et inéluctable d’érosion. La pourriture des corps entassés peut dans ce paysage appartenir à l’ordre des choses, à une cohérence de finitude plus vaste. Nouvelle transcendance qui permet de sortir du charnier :

« Vous revenez de sous une pluie de cendres

[…] Vous ouvrez les yeux dans votre dos un tapis

gras au dessus du bleu et du vert ploient

les branches chargées d’un grand séquoia des

grosses pommes de bois ayant survécu à l’hiver se

balancent

dans votre nuque l’herbe est grasse

plus grasse et plus verte que dans vos souvenirs

les plus lointains

vous ouvrez les yeux ».