Pascal Poyet - La Demande de oui par Vanessa Morisset
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Il y a quelques temps, j’ai entendu une personne dire que l’anglais est une langue qui ne vieillit pas ou peu, par exemple, qu’entre Shakespeare et les paroles d’un groupe de rock, il n’y a pas de grand écart, contrairement au français, et cette personne disait, quand tu lis Joachim du Bellay, tu imagines des chapeaux pointus (en mimant de hautes pointes au-dessus de sa tête avec ses doigts). Il faudrait demander son avis à Pascal Poyet qui, depuis une dizaine d’année, consacre une bonne partie de son activité de poète à traduire les sonnets de Shakespeare. En tous cas, dans son petit livre La Demande de oui, il établit un parallèle entre le badinage amoureux (en voilà éventuellement une expression « chapeau pointu ») dans les vers de l’auteur anglais avec, non pas des paroles issues de ses refrains préférés, mais quelques phrases extraites de scènes de westerns hollywoodiens d’une part, et une citation d’Ulysses de James Joyce (auteur lui-même propre à s’attirer fans et groupies, à la manière d’une rock star) d’autre part. Ainsi, dans ce livre, des années 1600 à autour de 1950, les mots circulent autour de paroles que l’un·e désire entendre alors que l’autre rechigne à les offrir, pourquoi, mais pourquoi donc. C’est flagrant dans le premier des trois textes, « Ce que Feathers et Chance se sont dit et l’intervalle dans lequel ils ont parlé » — écrit en 2014, dans une version ici remaniée. Elle, Feathers, voulait «I love you », lui, Chance (il est shérif) répond à la place « I’ll arrest you ». Finalement, ce sera un happy end car, elle, soulagée, décrète : « It means the same thing ». It means the same thing certes, mais ne répond pas à la question de savoir pourquoi elle voulait l’entendre tandis qu’il ne voulait pas le dire. L’issue sera plus mélancolique dans le troisième texte, « Supplément à l’expansion d’un prénom », où un « That’s a nice picture of you », renforcé à la toute fin par « Ma’am, I sure like that name » (le sien à elle) expriment le renoncement à un amour impossible. Surtout le prénom qui, de signe linguistique devient relique immatérielle, sobrement. Est-ce l’anglais qui permet ce genre de phrases ?
À propos de ces deux textes, le premier, composé à partir de Rio Bravo de Howard Hawks (1959), qui nous est présenté comme précédant « La demande de oui » sur Shakespeare, le second, quant à lui inspiré de My Darling Clementine, de John Ford (1946), présenté comme suivant celui sur Shakespeare, on pourrait avoir envie, comme cela a été mon cas, de les comparer à Cinéma de Tanguy Viel. En effet, il s’agit à première vue de produire quelque chose de l’ordre de la littérature à partir d’expériences cinématographiques. Et puis, Tanguy Viel a régulièrement recours à la parole originale anglaise, dont la capacité à dire sans dire (« I want you to steal that jewelry » dit le mari à l’amant de sa femme, alors qu’il voudrait l’envoyer en enfer) lui semble essentielle. Pourtant, publié en 1999, à la fin de la décennie où le remake de films connus (c’est-à-dire, à l’époque, qui passaient à la télé) a été une pratique artistique marquante, Cinéma, sous titré roman, constitue une sorte d’équivalent livresque des œuvres de Douglas Gordon (24 Hour Psycho, 1993, qui étire la scène de la douche du film d’Alfred Hitchcock de quelques minutes à une journée) ou, plus encore, au remake fait maison de Pierre Huyghe de Rear Window du même Hitchcock (1995). Dans Cinéma, le spectateur prend la voix d’un narrateur fictif qui veut nous faire plonger avec lui dans la folie du visionnage répété de son film culte (le dernier réalisé par Joseph Mankiewicz, Sleuth, sorti en 1972) plus d’une quarantaine de fois, au moment du récit. L’effet est immersif. Au contraire, dans les deux textes de Pascal Poyet tirés de films, point de narration fictive, Pascal annonce ce qu’il fait : « je transcris », « je traduis », « un intervalle », « entre la fin de l’histoire et la fin du film » pour le premier et, pour le second, il explique : « si je l’entends ainsi, c’est parce que je regarde la scène… à partir de leur au revoir ». Pas d’emballements, pas de rebondissements, rien que de l’attention aux mots prononcés, faisant des répliques des personnages de saloon (dont la grosse moue de John Wayne, le visage ponctué de fleurs de Cathy Downs) des tragédies, à prendre au sérieux. L’attention les érige en objets les plus dignes d’étude. Grâce à ces deux textes, on comprend bien ce que Pascal Poyet souhaite nous signifier lorsqu’il se définit comme « poète traducteur » (sans et ni tiret) : non seulement il traduit en poète mais sa tâche de traducteur finit par produire un texte autonome que j’aimerais nommer ici essai de poésie.
Étonnamment, c’est plutôt le texte central, consacré à Shakespeare, qui est immersif. L’obsession du narrateur de Tanguy Viel pour son film se retrouve en un sens chez Pascal Poyet dans son travail de lecture, de relectures et de reprises performées, puis de nouveau écrites, des sonnets de Shakespeare, qui sont pour lui des sources inépuisables.
Le texte central, qui a donné son titre au livre, « La Demande de oui », est de ce point de vue exemplaire. D’une part, il repart d’une traduction performée, un mode de lecture qui procède comme « si le sonnet était une scène » et, d’autre part, il revient sur le tout premier poème qui, il y a maintenant plus d’une dizaine d’années, a entrainé Pascal vers la traduction des autres avec, à l’intérieur de ce sonnet lui-même, les multiples tentatives de traduction du mot, récurrent, « will ». La pluralité de significations, de fonctions grammaticales et la sonorité de ce mot en font un casse-tête. C’est là que la fonction « poète » du « poète traducteur » intervient. Et elle est d’autant plus importante que le mot « will », en réalité, fédère les trois textes. Mais cela non sans un petit détour par le monologue de Molly Bloom et son « and yes I said yes I will yes », ce grand oui, quintessence de la beauté de l’anglais, formulée par un écrivain irlandais en exil, vivant entre plusieurs langues.
Dans La Demande de oui, on entend sans cesse ces sortes de Yes I will qui ne sont pas dits, ou seulement dans la tête de je(s) qui voudraient que des tu(s) leur répondent de même (oui).
À l’heure de la définition du consentement, la piste de ces oui fantasmés, rendus sexys par la langue anglaise, pourrait s’avérer riche d’enseignements.