Bonnes nuisances par Vanessa Morisset

Les Incitations

23 déc.
2019

Bonnes nuisances par Vanessa Morisset

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Chaque année, retrouver votre famille à Noël est un calvaire. Les repas où on vous demande si (enfin) vous avez trouvé un (vrai) travail, après avoir subi, essayant désespérément de faire diversion, les errances verbales d’un parent, sachant que le tout se terminera forcément par un concours de blagues pourries… vous sont devenus insupportables. Mais là, deux jours avant la date tant redoutée, votre téléphone vibre d’un texto de la SNCF : Miracle, votre train est annulé ! Quelle joie ! Vous avez un peu honte, mais non, assumez, car vous n’êtes pas seul.e.s, c’est sûr.

 

Imaginons le témoignage de quelques personnes qui seraient interrogées, disons, sur un marché parisien, toute ressemblance avec la réalité étant évidemment voulue. 

 

Au hasard, devant l’étal des fruits et légumes :

— Bonjour Mademoiselle, vous passez les fêtes à Paris ? Vous êtes jeune, vous n’allez pas chez vos parents ? Peut-être que vous n’avez pas pu, à cause des trains ? 

— Euh, oui, c’est ça, mon billet a été annulé et j’ai pas pu en reprendre, euh, mais, en vrai… putain, c’est trop cool ! Je vais pouvoir passer des vraies vacances, avec mes potes. On va cuisiner de ouf. Chez moi on me laisse jamais faire parce que j’invente des recettes qu’ils trouvent pas pareilles que d’habitude. De toutes façons, ma mère je la verrai plus tard, mon père je m’en fous, et les cousins et les cousines et tous, ils sont relous. Ouais, en vrai, je suis super contente. 

— Ah, merci mademoiselle. 

 

Ou plus loin, chez le poissonnier :

— Bonjour Monsieur, que faites-vous cette année pour Noël ? Vous partez en famille ? 

— C’est pour un reportage, ça va passer à la radio ?

— Non, on va retranscrire et le publier à l’écrit. 

— Avec les noms des gens ? 

— Pas forcément, et même non, on ne donnera pas l’identité des personnes. 

— Je peux vous dire alors ? Mais vous promettez, on ne me reconnaitra pas, sinon ma mère, elle va me tuer. 

— C’est promis. 

— Vous savez ce que j’ai fait ? Mon train, en fait, il circulait, mais j’ai dit à ma mère que non et qu’il n’y avait plus de place, rien, tout complet, que je pouvais pas venir. J’ai échangé mes billets pour aller ailleurs, avec mon amoureux, on va être bien ensemble. La vie est bien trop courte pour gâcher son temps avec des personnes qui en réalité ne nous acceptent pas comme on est. 

— Merci de ce témoignage, passez de bonnes vacances. 

 

Et aussi :

— Bonjour Madame, vous n’achetez pas grand-chose, vous êtes seule à Noël ? J’espère que ce n’est pas triste. 

— Triste ? Mais pas du tout, quel soulagement, au contraire ! Pour une fois que je vais être tranquille, ne pas avoir à faire des courses et des courses, des caddies pleins et des cadeaux à la noix. Imaginez-vous, l’enfer, tous les ans, ma famille débarque et je n’en peux plus. Passez-moi l’expression mais, ils sont chiants ! Ils me parlent de leurs ambitions, de leurs objectifs et promotions, des malades je vous dis, jamais contents de rien, pour moi la vie ce n’est pas cela. Alors cette année, non ! Ils n’ont pas de train et je leur ai dit « comme c’est dommage ! » (petit rire de la dame) mais sans en faire trop car ma seule crainte est qu’ils décident de louer une voiture. 

— Très bien, très, bien, joyeux Noël Madame !

 

Ou alors, en train d’acheter des fleurs :

— Bonjour Madame, bonjour les enfants, que faites-vous pendant les vacances ? Vous partez ? Les grèves vous ont posé problème ?

— Ben non, on reste par là. Les enfants, allez acheter un gâteau à côté. 

(Une fois les enfants éloignés). 

— C’est l’horreur, toute la famille vit là, en région parisienne, on est obligé d’aller chez eux ! J’ai bien dit que y avait pas de métro ni de RER pour le soir du réveillon, mais y nous ont déjà réservé un taxi. Cette grève m’a fait prendre conscience à quel point j’ai aucune envie de les voir, à quel point au fond je partage plus rien avec eux. Oh, la chance qu’ils ont ceux qui n’ont pas de train pour aller dans la famille ! 

— Courage, l’année prochaine ne vous laissez pas faire. 

 

Plus loin, devant les volailles et le foie gras :

— Bonjour jeune homme, vous faites des courses pour Noël ? Vous avez eu du mal à trouver un train ? 

— Certainement pas, je fais des photos à poster sur mon blog, je suis vegan, alors Noël, je boycotte depuis que je suis ado. Fuck Noël. Et pas question de partir de Paris. 

— D’accord, bonne continuation alors. 

 

Et encore plus loin, aux vins et spiritueux : 

— Bonjour Madame, bonjour Monsieur, vous passez les fêtes ici ? Par choix ou faute de train ? 

— Par choix bien sûr, surtout cette année. Avec notre famille, on n’est pas vraiment raccord question politique, alors si c’est pour se foutre sur la gueule…

— L’année dernière, je me suis embrouillée avec ma sœur, on ne s’est pas parlé pendant six mois, juste parce que j’avais commencé à dire que les manifs, ça se justifiait. 

— Moi c’est pareil, j’ai failli étrangler mon frère. Des fois, il est réac, j’hallucine. Alors cette année, on a décidé d’éviter ça, pour le bien de tous. 

— D’ailleurs, c’est étrange les témoignages qu’on entend à la radio ou à la télé, de tous ces gens super déçus de ne pas pouvoir aller dans leur famille. Il y doit bien y en avoir pour qui c’est vrai, mais que ce soit le cas pour tous, je ne peux pas y croire. 

— C’est vrai, c’est louche, vous ne trouvez pas ? 

— Eh bien merci pour ces paroles, bonne fin d’année. 

 

 

FDLDE

(FRONT DE LIBERATION DES ESTHETIQUES)