Paulhan et son contraire de Patrick Kéchichian

Les Parutions

28 oct.
2011

Paulhan et son contraire de Patrick Kéchichian

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- Je rêve d'écrire un livre-somme, d'un livre contenant une totalité, épuisant son sujet. Puis on passerait au suivant.

Ce rêve tel qu'énoncé par le narrateur de son second livre, Les origines de l'alpinisme paru au Seuil en 2001, Patrick Kéchichian vient de le réussir magistralement en suivant celui qui l'a toujours déjà guidé et fut écrivain, guerrier appliqué, Malgache amoureux de proverbes, directeur de La NRF, amateur d'art, critique, éditeur, résistant, inspirateur et destinataire d'Histoire d'O, tout cela Paulhan l'a été tout en cherchant à devenir (ou re-devenir) le premier venu car si Breton a toujours cherché à devenir fou, lui a sans cesse combattu pour ne pas sombrer dans la folie qu'on enferme. D'où sa critique radicale des Terroristes (aujourd'hui, Pennequin et Bertin la culture en moins ?!) et celle, non moins déterminée, des Rhétoriqueurs (récemment Roubaud, la hargne en plus). Paulhan a tâché de sinuer dans l'extrême milieu, Kéchichian précise :

...il est impossible de poser les termes antagonistes d'un clair affrontement où chacun choisirait son camp, son parti, et partirait sus à l'ennemi. Cette impossibilité n'est pas confortable, elle ne facilite pas les choses. On n'a pas son adversaire en face de soi, qu'il suffit de rabaisser, de ridiculiser. Le champ de bataille est un lieu de retrouvailles, d'échanges, de défis et de jeux verbaux.

Ne sommes-nous pas peu ou prou, tous encore traversés par cette bataille, littéraire et éthique ? Paulhan en a connu de bien plus sanglantes et décisives ; résistant qui fonda clandestinement Les Lettres Françaises, arrêté par l'occupant, il s'opposa aux Eluard et autres Aragon qui, dès la libération, n'hésitaient pas à jeter les écrivains collaborateurs contre les murs les plus expéditifs.
Kéchichian se hisse sans effort apparent sur ces hauteurs et réussit son portrait parce qu'il ne domine pas son Sujet, il se laisse emporter par lui. Jusqu'au vertige. Jusqu'au doute. Jusqu'au contraire de Paulhan qui est encore Paulhan.
D'un prologue à un épilogue se succèdent dix-neuf chapitres tous précédés d'une citation de celui qu'il nomme par ses initiales, phrase, paradoxe ou aphorisme (XVI J'aime la poésie où elle s'avoue vaincue. Et la politique où elle donne sa démission. ), dans un désordre savamment pensé, parfois indéchiffrable, avec des ellipses de toute beauté et des mises en abyme quasiment critiques : ainsi celle de la page 211, lorsque Kéchichian commente Blanchot qui commente Paulhan commentant Fénéon.
Dans une époque où l'on se ronge les méninges jusqu'au sang pour théoriser l'autobiographie et son avatar, l'autofiction, il est rafraîchissant de lire des écrits comme ceux de Jean-Paulhan : entre la question qu'il est à lui-même et les réponses qu'il peut apporter, il y a un monde. Kéchichian saisit littérairement ce monde, il l'embrasse charnellement, il l'étreint spirituellement, trouvant le point de jonction du tout et du détail.
Au contact d'un tel art de lire, le lecteur ne pourra pas ne pas remarquer l'œil d'un crocodile comme on en voit un au début de l'excellent film de Pierre Schoeller, (L'Exercice de l'Etat sorti ce mercredi 26 octobre). Seul un premier venu peut regarder de si près l'œil de la Bête qui prend l'être par la tête, ne pas frémir, ne pas haïr pour donner la scène à voir.
Contrairement à ce qu'a cru Michel Leiris, le vouloir briller face aux cornes n'est pas bienvenu dans les arènes, il est relégué dans la matière du costume et c'est sans doute parce qu'il avait compris cela que, sur le magnifique portrait en couverture de ce livre, Dubuffet a donné à son ami Paulhan la belle, la fière, l'ordinaire allure d'un torero.
Le commentaire de sitaudis.fr éd. Gallimard, collection L'un et l'autre, 2011
292 p.
21 €