Comme la valse (ici forcément viennoise), voici un volume en trois temps : tout d’abord,
l’éclairante préface de Christian Prigent, intitulée Un poète tous terrains, qui
relie les orientations esthétiques d’E. Jandl (1925-2000) à l’expérience dont est issu
le poème liminaire, c’est-à-dire au fait que l’auteur ait assisté, à l’âge de 13 ans, au
discours prononcé par Hitler à Vienne ; puis un choix de poèmes tirés de six ensembles
parus entre 1981 et 2002, traductions d’autant plus précieuses que rares1; enfin,
une postface d’Alain Jadot, Jandlotter, passionnante et drolatique. Bref, trois
excellentes raisons de s’intéresser à celui dont Jadot écrit : « Pour bibi, Jandl unit poésie,
humour et musique, les trois mamelles de la langue vivante. » – affirmation qui pourrait
surprendre plus d’un lecteur non averti, du moins pour ce qui est de deux des mamelles susdites.
En effet, pour ceux qui confondent encore poésie et joliesses (J. Stéfan : «
faire du Beau avec la langue » – ou plutôt faire le beau avec sentiments, formes & lexique ad hoc),
les textes de Jandl risquent de sonner aussi étrangement que les pianos préparés de John
Cage aux oreilles de celui qui ne s’y attend pas :
dilection
celtains pensent
que grauche et dloite
ne peuvent êtle
foncondus
querre elleul
car il y a du désaccordé là-dedans, du défiguré2 jeté à la face, notamment à
celle de tous ceux qui étaient passés sans encombre de l’idéologie nazie aux valeurs
(mot dans trop de bouches aujourd’hui) de ce que Prigent désigne comme « l’Autriche exténuée,
provinciale, lourdement bourgeoise, bigote et vindicative des années 50 » ; soit une
lucidité qui, au-delà de la seule dimension politique, s’étend au fait même d’exister,
loin de toute harmonie factice :
la guerre
ici maintenant la guerre
est un chant évanoui
tel dont les oreilles en bourdonnent encore
celui-là sait au moins
qu’il s’en est sorti
entre temps la guerre s’est éloignée
mais en pleine forme
Outre cette persistance de la guerre, Jandl évoque ce que les professeurs appellent
d’autres thématiques3: la mort précoce de sa mère, l’enfance irrémédiablement
perdue, la condition qui est la nôtre sous ses multiples aspects (en sujet désirant,
jouissant, puant, excrétant, vieillissant, voué à sa disparition et dont la solitude est
conçue comme fondamentale) et l’écriture en guise de parade vitale à ce délabrement toujours
en cours mais qui, elle-même délabrée4, ne saurait offrir qu’un « salut » précaire :
une œuvre éjaculée
les murs couverts d’étagères où trônent
des classeurs LEITZ pleins de feuilles A4
dûment datées, sur chacune sèche
un résidu d’éjaculation, de sa puberté
aujourd’hui, même quand la fin approche.
œuvre spermatique à effet radical
preuve d’intégrité poétique
Cela étant, ce parti pris du « ras du sol » (motifs a priori anti-poétiques, lexique
‘pauvre’, syntaxe marquée par l’oralité et les incorrections) n’exclut pas pour autant la
variété des poèmes, sonores, visuels ou bien seulement écrits pour être lus sur la page
et détournant parfois des formes traditionnelles – par exemple, le haïku désaffublé :
au lit, au réveil
flocon de laine noire – non
une mouche et à côté son
p’tit bout d’patte
ou la comptine avariée :
boîte postale 227
ouvatu
alaposte.
doutuviens ?
delaposte.
kestafait ?
regardé
si on a osé m’écrire
En outre, ces apparentes imperfections parviennent souvent à déséquilibrer le sens dit
établi et à créer du neuf – autrement formulé par Prigent : « Sa paradoxale jeunesse
régénère l’énonciation en la retrempant à une parole en difficulté, physiquement
concernée, qui y produit un violent ‘effet de réel’ » ; l’écriture de Jandl échappe ainsi
aux poses de l’anti-poésie, aux complaisances répétitives d’un nihilisme de façade, pour
adopter une posture désespérée ma non troppo5 :
voeux de bonheur
tous nous souhaitons à chacun que tout aille bien
que le coup ajusté justement le manque ;
que, si touché, on ne le voie pas saigner ;
que, s’il saigne, il ne perde pas tout son sang
que, même perdant son sang, il ne souffre pas trop ;
que, ravagé de souffrance, il retrouve l’endroit
où il n’a pas encore fait le premier pas de travers –
à chacun nous souhaitons une bonne santé
1 A part quelques poèmes en revues, seule une anthologie traduite par Lucie Taïeb est parue
en octobre dernier – je renvoie à ma note évidemment complémentaire de celle-ci : groite
et dauche d'Ernst Jandl par Bruno Fern. Quant à une étude
comparée des deux traductions, n’étant pas germaniste, je préfère passer mon tour, en
précisant simplement que les quelques textes en commun (à la différence de celle-ci,
l’anthologie traduite par L. Taïeb ayant été constituée par Jandl lui-même) permettent de
constater que le « retour » est souvent ici syntaxiquement plus abrupt. Donc une double
lecture indispensable pour le lecteur intéressé par Jandl.
2 Le livre présente un dessin de Jandl où un visage grotesque tire la langue
dans toute l’ambiguïté d’un geste qui mêlerait épuisement et défi.
3 Parlons plutôt d’expériences incarnées dans la langue et
qui excéderaient le repli subjectiviste, c’est-à-dire à la fois « le repli sur la
subjectivité (le vécu), malgré toutes les dénégations, et la croyance de type métaphysique,
matérialiste ou pas, à une sorte d’autonomie de l’œuvre ou du texte-sujet. »
(Philippe Lacoue-Larbarthe, revue L’animal, n° 19-20, hiver 2008).
4 Cf. la note 4 sur la précédente anthologie.
5 Ou trop désespérée pour ne pas chercher des issues (via l’humour, par exemple).
