Foliesophie d'Urs Jaeggi par Bruno Fern

Les Parutions

20 oct.
2019

Foliesophie d'Urs Jaeggi par Bruno Fern

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En édition bilingue allemand / français, cet ouvrage rassemble quatre recueils, soit l’intégralité de l’œuvre poétique de Urs Jaeggi (né en 1931), plasticien et écrivain d’origine suisse allemande. Des encres de l’auteur accompagnent les poèmes traduits par Alain Jadot, par ailleurs traducteur de très nombreux auteurs de l’allemand vers le français (Jandl, Pastior, Häfner, Priessnitz…) et réciproquement (Heidsieck, Nougé, Parant, Prigent, Verheggen…).

Comme l’indique le titre, il s’agit de détourner avec autant de malice que de sérieux l’usage ordinaire de la langue. Dans cette perspective, Urs Jaeggi mêle étroitement les dimensions publiques et intimes, de l’enfance à la vieillesse, et cherche à exercer par l’écriture elle-même une critique de ce qui constitue l’existence telle qu’elle est habituellement formulée pour chacun de nous par la com universelle. Même si d’autres domaines (littérature, arts plastiques et musique) sont régulièrement évoqués, cette approche est particulièrement sensible à l’égard de la philosophie, présente à travers de multiples citations qui vont de l’Antiquité à nos jours, ici confrontées aux discours les plus divers comme pour les revivifier : « le langage des philosophes est un langage déjà / déformé comme par des chaussures trop étroites (wittgenstein) / extraire les graviers. humecter les / chaussures, voire en changer. Tête et pieds / font corps, l’un comme l’autre. En cas de / malchance les détruire immédiatement. »

Pour parvenir à ses fins, Urs Jaeggi emprunte différentes voies : des structures répétitives pour, entre autres choses, faire sentir à quel point l’écriture ne saurait épuiser la profusion innommable du monde (« le réel est quelque chose sur quoi / le réel est quelque chose de quoi on / quelque chose dont / quelque chose qui / quelque chose où / quelque chose que nous / comment dire ») ; un véritable travail sonore allant jusqu’à une écriture phonétique qui permet notamment d’instaurer une distance avec ce qui risquerait de virer au pathos (« Tro tô. / Kom un jest sans brui / entre kat é cin kheur. / Alongé à tendr. Lowé en schien d’fuzi. / nui apré nui alinfini ») ; un lexique où l’on retrouve tous les niveaux de langue, même si l’auteur privilégie ceux considérés comme les plus triviaux, reprenant fréquemment des tournures orales et se positionnant ainsi très loin d’un prétendu haut lyrisme ; enfin, il recourt souvent à des néologismes qui jouent parfois un rôle de démystification des antiennes de l’époque : « le capitalisme vit / le capitolisme vit / le capitèlisme fleurit / le capitalisse frémit : le capitulasme flamboie » ou bien encore : « exagérateurdevéritésminimes véritoprothésiste / interlocutueur véritrotraître / vivificateur / spécudélateur chefdegammàmâcher »

Certes, cette optique minimaliste et déconstructive rappelle celle de certains auteurs de langue allemande de la seconde moitié du XX e siècle, tels Ersnt Jandl et Oskar Pastior, mais Urs Jaeggi parvient à imprimer sa propre marque, en particulier avec l’importance qu’il accorde aux préoccupations politiques et sociales. Cela dit, contrairement aux poseurs de la poésie censée « sauver le monde », il n’ignore pas les limites de sa démarche, faisant preuve d’une lucidité qui ne l’empêche cependant pas d’insister : « nous ne sommes pas dans la théorie / sinon et comment penserait-on / aux crève-la-faim, aux démunis / à la misère toujours plus grande / au non-sens ? // ne pas renoncer persévérer »