À FIN DE (peser le mouvement) d'Alain Cressan par Bruno Fern

Les Parutions

10 août
2018

À FIN DE (peser le mouvement) d'Alain Cressan par Bruno Fern

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Si l’on exprime la première partie du titre par « dans le but de », il faut d’abord l’entendre hors de tout contexte, comme si l’écriture se définissait essentiellement par le fait d’être une visée. Ce n’est qu’une fois lu ce qui figure entre parenthèses que l’on sait sur quel objet, dans le cas présent, va porter cette intention : la pesée (qui exige précision et calcul) d’un mouvement dont on ignore encore s’il est extérieur ou intérieur au texte – ou les deux simultanément. Si l’on avance d’un cran, l’épigraphe propose justement deux citations : l’une de Buffon , «Cette règle de mouvement s’observe toujours, mais avec des différences. » [1], qui renvoie donc plutôt au monde extérieur, et une autre du peintre et écrivain Marc-Antoine Decavèle, « à partir de là / travailler l’indétermination du visible » qui, elle, évoque  autant l’espace du tableau que celui de la page. Littérairement, les propos de Buffon pourraient faire écho à la recherche d’une cinétique dans le texte lui-même ou, plus précisément, de différents régimes de vitesse, tandis que ceux de Marc-Antoine Decavèle rappellent l’objectif d’une « indécision calculée des significations » que (se) fixait Christian Prigent, dans un livre où il était question de peinture et de littérature[2].

Pour y parvenir, Alain Cressan procède en 19 blocs de 12 lignes chacun, lignes dépourvues de ponctuation hormis quelques tirets, d’une longueur interrompue juste avant l’alignement à droite – ce qui autorise à parler de vers. Cette coupe s’effectue souvent de manière peu académique : ainsi, non seulement à l’intérieur d’un mot mais aussi sans respecter forcément les syllabes (test- / imoniale) et parfois même en déformant le mot coupé (vrrr / ombissements). De plus, contrairement à tous ceux qui confondent toujours le vers dit libre avec un découpage de grammaire fonctionnelle, l’auteur n’hésite pas à enfreindre les règles de la syntaxe, y compris en laissant le phrasé en suspens à la fin d’un texte : « vivace aux échanges molécules aveugles du jugé proche de » De telles ruptures contribuent à imposer une vitesse de lecture qu’accentuent, dans la plupart des vers, les déplacements syntaxiques : « dialogue tu internes instances sors hors cercles dénombrés » Par ailleurs, soulignons la variété du lexique, de « chromatisme » à « nanan », dans lequel dominent les termes relatifs aux enjeux de l’ouvrage : « mobile, translation, déploiement, forces motrices, rotation » ou bien « chambre noire, œil, glaucome, image, rétine, regard » Enfin, Alain Cressan recourt à certains effets sonores qui relèvent le plus souvent du décalage : « de pupe en poupe » ; « à fixe ou fige » ; « troubles ou doubles » ; « plumes plombant pesage ».

Le tout donne un livre dense et centré sur son but qu’il tente d’approcher de façon singulière : « si tant est qu’un lieu soit – celui du mouvoir – excédent de / place en place où à l’évidence perte ou désir en déplacement »

 

 

 

 

[1]Extraite de l’Histoire naturelle des animaux

[2]Le Sens du toucher, Cadex, 2008.