Tchoôl ! de Christophe Macquet par Typhaine Garnier

Les Parutions

14 mai
2013

Tchoôl ! de Christophe Macquet par Typhaine Garnier

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Encre corrosive

 

 

Deux « photographies de l’auteur » encadrent le texte. Au centre de la première : des empreintes de pas dans la boue, gorgées d’eau. Sur le bord inférieur, on voit la pointe des chaussures du photographe. Est-ce un autoportrait du sujet de l’écriture ? Une allégorie du sujet tout court, cet oeil qui voit tout sans pouvoir se saisir lui-même ? La photographie qui ferme le livre montre un singe cheminant sur des câbles électriques. On a lu la biographie de l’auteur : on sait qu’il a vécu au Cambodge. On s’y voit déjà : paysages pittoresques, anecdotes cocasses, tableau vrai de la société voire leçon d’humanité... Or voilà justement ce à quoi Christophe Macquet s’attaque. Cette écriture est donc bien périlleuse, qui affronte le risque de « sombre[r] dans l’abîme [des] facilités ».

Ce qu’on voit d’abord dans Tchoôl ! c’est une forme, étrangement découpée, ou plutôt : élastique. Le texte est tantôt concentré en paragraphes, tantôt s’étire en filaments, en espèce de vers. Hybride, l’écriture l’est aussi par le mélange de récit et de notes brèves non articulées. La narration en bonne et due forme (« roman roulant son eau lénitive et concertée ») ne tient jamais longtemps : la phrase se délite rapidement et poudroie ou tourne court, le « héros » est mis hors d’état de vivre une aventure.

Ainsi l’intrigue reste mince. « Rien ne s’enclenche » dans ce scénario beckettien : un homme, Avine, erre quelque part en Asie, d’abord avec valise, puis sans. « Notre héros » va de déconvenues (« ça commence mal ») en déconfitures (« ça commence de plus en plus mal »), finit par rencontrer quelqu’un : son double (« bel ectoplasme homothétique »), installé là depuis dix ans. En guise de personnages apparaissent aussi un « simili-Cévenol » et un « Ukrainien postiche », qui ne sont que des voix (« fumées, vapeurs, de mes récréments linguistiques »). Et s’il y a quelques portraits de femmes, voire des esquisses d’idylles, tout disparaît vite sous « le bombardement des échos du jour ».

Car l’extérieur attaque de toutes parts et pulvérise le discours ; la perception est toujours fragmentaire, avec rapides changements d’échelle et effets de zoom haute définition. Ce chaos produit un effet de réel en même temps qu’une étrangeté comique (« la chaussée défoncée, les irruptions nouvelles, [...] les hibiscus, les ascaris, la rouille et le droit d’exister »). Choses vues, senties, entendues, mouvements et qualités se précipitent en un jaillissement continu, scandé par le retour tragi-comique d’éléments obsessionnels.

Pour autant, l’écriture ne nous donne pas l’illusion d’être de plain-pied avec le réel, ni au contact d’une « intériorité ». Nous ne sommes ici nulle part ailleurs que dans une langue étrangère, « une langue ancienne de chien broyé, [...] une langue ancienne familière-incompréhensible ». Dès la première page, l’écriture décolle du plancher de la langue française « bien ordonnée » avec un incroyable mot-valise («mythobézoarchibermiphiscoté») placé là en guise d’avertissement. A la fois familière et précieuse, la langue de Christophe Macquet se distingue par sa richesse lexicale : mots d’argot et de patois, néologismes, termes techniques et scientifiques forment un mélange bizarre et savoureux. Le bouillonnement de sensations est souvent suspendu par des énoncés improbables en forme de proverbes ou de vers surréalistes (« le ciel est vert comme une banane mûre », « à Jésus Flageolet, les femmes de Boukhara ont les algues qui trempent »). L’étrangeté provient aussi de la dissolution des repères du discours romanesque « classique ». Récit, description, pensées et paroles des pseudo personnages se fondent en un seul flux verbal rythmé par une ponctuation respiratoire et non pas syntaxique.

Tchoôl ! est enfin un livre grinçant d’ironie et de lucidité critique. Avine quitte un monde désespérant et sans issue pour retrouver le même en pire (la microsociété des occidentaux, confits d’ennui dans le confort). L’auteur déjoue aussi les pièges de l’écriture : s’il est parfaitement conscient de ce qu’il veut éviter, il marque également sa distance avec ce qu’il écrit. La veine lyrique est raillée par une voix triviale, un narrateur conscient de son devoir vient mettre fin aux digressions. Des bizarreries métaleptiques rompent ironiquement l’illusion référentielle (« un fleuve, [...] turbide et neutre (le PH romanesque égal à 7) ») ; l’écriture s’observe et se met en scène comme insatisfaite d’elle-même : « si j’avais pu, j’aurais laissé venir à toi sans gémir, sans floculer, grumeler, précipiter précoce, désordonné, [...]

tout est à réécrire

occire »

Christophe Macquet écrit ainsi contre et tout contre l’expérience. A la fois sensorielle et obsessionnelle, son écriture ne traite que d’infimes particules du « vécu » et désécrit violemment le récit que la mémoire fabrique.