Un notaire peu ordinaire d'Yves Ravey

Les Parutions

03 févr.
2013

Un notaire peu ordinaire d'Yves Ravey

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

 

 

 

Bien que l’exercice lui répugne (« j’aimerais tant que le texte se suffise à lui-même »), nous avons posé quelques questions à Yves Ravey à l’occasion de la parution de son dernier livre, ; les voici avec  ses réponses écrites pleines de retenue et de réserve, à l'image de son art, au bord de l'effacement.

 

 

 Pierre Le Pillouër - Il y a des écrivains qui sont des maîtres du crayon, toi, tu es un maître de la gomme, de l’effacement, de l’épure, de l’ellipse à tel point que lorsque je veux évoquer ton travail, je pense plus à certains peintres qu’à des écrivains. Es-tu d’accord  et si oui, de quels écrivains te sens-tu proche ? de quels artistes en général ?

 Yves Ravey - Je préfère sincèrement ne pas donner de référence. Parce que c’est très prétentieux à mes yeux de se comparer à un tel ou à un tel. Aussi, ça veut dire qu’on veut les imiter.

 PL-  La matière sonore et visuelle de l’écriture ne t’est pas indifférente ; dans ton dernier livre, il y a un écho entre notAIRE et ordinAIRE, comme une surface que tu dessinerais d’emblée et où les noms des personnages viendraient se poser, tout aussi importants que leurs actions. Freddy ne saurait s’appeler autrement, son nom commence déjà le boulot,  as-tu pensé à Freddy Krueger, le monstre des Griffes de la nuit ? Simenon disait qu’il les prenait dans des annuaires, comment trouves-tu (travailles-tu ?) les noms de tes personnages ?

 YR - Je mets vraiment du temps, je dois le reconnaître. Jusqu’au moment où il m’apparaît que le nom sonne juste. C’est comme la rencontre avec un lieu, un espace. Il faut que ce soit le vrai lieu. Freddy, c’est un lecteur qui m’en a parlé, après-coup. Mais je n’y ai pas pensé. D’ailleurs, c’est très BD, très caricature, alors non…

 PL - Il en va de même des voitures ; dans les livres précédents, elles étaient définies par leurs marques, cette fois-ci par leurs couleurs, pourquoi cet effacement des marques ? Dans ce livre, on retrouve aussi le motif d’un perroquet qui figurait dans Cutter je crois, sur la robe d’un personnage : peut-on voir là un hommage à Flaubert ? En même temps, il densifie l’objet livre, à l’image de son importance considérable dans le récit, alors même que le titre et l’auteur sont effacés (excuse-moi de revenir à l’effacement !), il nous parle ce perroquet ...

 YR - Les deux couleurs suffisent. Contrastées. Sans hommage. Flaubert, cela fait longtemps que je ne l’ai pas lu. Je te remercie d’y penser. Je ne savais pas non plus que le perroquet serait si manifeste. Je comprends vraiment ce que tu dis. J’ai simplement pensé installer un repère, pour que les choses soient dites.

 PL - Toujours dans ton Notaire, la position du narrateur intrigue : il ne peut avoir assisté à toutes les scènes qu’il raconte, il est aussi le dépositaire d’autres fragments d’un récit oral distancié ; de plus, Maryline Desbiolles m’a fait remarquer, la beauté de son ascension, une montée d’escalier vers sa sœur, à la fin (la chute !) du livre.

 YR - Le narrateur, je m’y suis installé; sans complexe. J’avais besoin de raconter. Et quand il s’absente, et qu’il est ailleurs,  c’est toujours lui. Pourquoi pas… ?

 PL - Comment avances-tu d’un livre à l’autre ? As-tu peur de réécrire toujours le même ? ou l’angoisse de l’épuisement ?

 YR - Non, je n’ai pas peur de l’épuisement. Je cherche à tout prix, par contre, à partir sur un autre territoire. J’ai le sentiment de voyager et de m’arrêter dans une nouvelle gare chaque fois.  Aussi, ce qui me fait peur, c’est , je dois le dire, la destruction. Dès que je ne sens pas une phrase, si après des semaines, je n’ai pu la modifier avec des résultats intéressants, dans ce cas, je prends le risque de détruire. Mais tu sais que d’une phrase à l’autre, ça fait un paragraphe, ensuite un chapitre, et ensuite c’est le livre. Quand je récris, ça me fait très peur. Parce que que tout le fruit de ton travail part dans le néant. C’est d’ailleurs mieux ainsi.  Je te remercie de cette question… !

 PL - Comme les auteurs de roman noir, tu puises la matière de tes récits dans la cruauté brutale des faits divers, sauf qu’eux l’utilisent en l’épaississant et en l’instrumentalisant avec l’intention de divertir et, parfois pire, de véhiculer du message social ; toi, au contraire, tu assèches et réduis si bien qu’un amateur du genre est dérouté par ton livre. Comment tu te situes par rapport au genre du roman et du roman noir en particulier ?

 YR - Tu as tout dit. Tu emploies le terme: « instrumentaliser ». C’est une chose que je ne ferais jamais. Mais je trouve que tu l’expliques si bien. Je ne me sens pas dans le roman noir. Mais je sais que les catégories existent. Que veux-tu y faire…

 PL - Tu as écrit pour le théâtre, tes pièces ont été données dans de très grands théâtres, dont la Comédie Française, par de très grands artistes : cela aurait pu te faire vivre facilement de ton travail mais tu sembles délaisser ce genre, pourquoi ?

YR - Parce que je me concentre sur le roman. Et que le roman est un théâtre. Tout se déroule sous mes yeux. J’admire les acteurs,  je les aime. Que veux-tu que j’y fasse ?

 PL - Lorsque tu écris sur des artistes (je pense en particulier à Bernard Pagès) ou lorsque tu livres au journal Le Monde, le texte intitulé L’écrivain expulsé du paysage, on s’étonne de l’écart entre les deux régimes d’écriture, celui très accessible et dépouillé de la fiction, celui presque hermétique de l’essai ; y a-t-il pour toi une différence d’état et d’outils entre ces deux régimes ?

 YR - Bien entendu, les textes de réflexion sont autre chose. C’est simplement une manière de relater ce que j’aime. Le roman, c’est une autre entreprise. Mais ces textes de réflexion, je ne sais si je les poursuivrai. L’exigence du roman…

 PL - Quelle sorte de lecteur es-tu ? Lis-tu les philosophes, les historiens, les poètes, tes pairs ?

 YR - Tu sais que je lis tout. A part la poésie. Tout m’intéresse. Je lis moins de romans.

 

 

 

Le commentaire de sitaudis.fr

éditions de Minuit, 2013

112 p.

12 €