Vol-ce-l'est de Caroline Sagot Duvauroux

Les Parutions

17 déc.
2004

Vol-ce-l'est de Caroline Sagot Duvauroux

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Après Hourvari dans la lette , livre bien accueilli par la critique, l'auteur (peintre et poète d'après l'éditeur) poursuit sa thématique pleine de spiritualité de la Chasse, métaphore de la Recherche : le livre se termine par le démarquage de la célèbre devise des jésuites tant utilisée par Joyce, c'est même grâce à lui que la plupart d'entre nous la connaissent

ad majorem venationis gloriam

et l'on est content d'être arrivé au bout de ce recueil de 234 pages de poésie difficile, pages souvent mieux remplies que par deux ou trois vers.
Reprenons depuis le début. En épigraphe guillerette, l'auteur nous prévient avec humour que ce n'est pas son dernier livre, il eût été plus court et elle ajoute :

je ne suis donc pas un poète. D'ailleurs peu le sont.

Suivent des remerciements et une dédicace assez marrante dans sa désinvolture.Puis ça commence par je et d'emblée, la syntaxe est bousculée par la juxtaposition de verbes et leur écartement par rapport aux sujets, la dislocation est annoncée :

dislocation où s'engouffraient les mots dans les images

Des paragraphes en forme de fragments de prose où est filé le thème de la guerre, de la colère, de ce qui brûle et fige pour l'étrernité.
Des mots nécessitant le recours à un grand dictionnaire (hourd, écouvillon, houlque laineuse, emblave, grumier, moraillon, herbeille du verbe herbeiller qui signifie paître s'agissant du sanglier !) mais presque jamais d'hapax, on croit en trouver un, le bézoard<:i> par exemple mais non il s'agit d'une concrétion calculeuse faite de poils ou divers débris végétaux qu'on trouve dans le corps de certains ruminants ou chez les psychopathes qui avalent des objets non digestibles !). Le hallali, le hourvari, termes de vénerie plus connus avec le H à l'initiale (comme houilleau à partir de houille et taïaut, appel aux valets) semblent servir d'emblèmes à des inventions ou des énigmes qui n'en sont pas : derrière l'étrange opacité, une tradition est accessible. Comme le déchiffrage du titre : le volcelest (tout attaché et attesté au XIXème siècle seulement) est, selon le Grand Robert, en premier sens une sonnerie de trompe pour signaler qu'on revoit la bête (« vois le c'est lui »), en second la trace du pied du cerf qui permet de s'assurer de l'identité de la proie. L'auteur en le décomposant avec deux traits d'union (de désunion) fait apparaître aussi le vol et l'être ou l'est avec, entre ces deux icônes du poétique, un bête pronom, un démonstratif pour indexer ce CE qui est là sous nos yeux (qui dé-montre et dé-monstre).

Je suis seule disais-je. On écrit seul parce qu'on écrit d'amble disais-tu.

Le verbe dire ponctue ainsi très régulièrement, parfois exhaussé par le verbe crier, une sorte de faux dialogue (matérialisé par une absence de guillemets) entre ce Je d'une narratrice et le Tu d'un destinataire qu'elle interpelle sur ses sentiments, attelage guerrier ou de chasseurs ?
Avec la colère et son enclos, une récurrence de bribes de chansons, du vent d'hiver et du naufrage : ces fragments constituent un chant. Commenté. Et un journal.
Pages 16 et 17, un fragment bien plus long et compact, accumule des associations oniriques brèves , des réminiscences et un bestiaire, juxtaposant par exemple Les suppliciés du Vésuve. (c'est une phrase qui commence par une majuscule et finit par un point) avec Une main affolante sous une jupe grise. Les enchaînements se font alors sous l'égide d'un ON plus impersonnel mais le commentaire, en incision et syntaxe pleine de heurts inventifs, assure la continuité avec le début du livre :

Mais se souvenir ne convient plus car on attend dans le toujours d'attendre.

Ou à la fin :

S'est écarté l'espace juste où s'invente il y a.

Puis très littéralement le dispositif devient poétique, des vers, des espaces blancs, des rejets des décrochements jusqu'à une reprise des fragments précédés de cette phrase :

La curée est le droit des chiens.

Enfin retour à la prose et l'alternance entre des fragments généralement assez longs et le dispositif poétique se poursuit régulièrement jusqu'à la fin. Avec un continuum stylistique et thématique, un ordre dans le chaos de cette entreprise à la fois singulière absolument, presque hermétique souvent et pourtant dotée d'un pouvoir d'entraînement sur trois plans : les flux ou reflux de la conscience écrivante, les ruines de Pompéi et celles d'aujourd'hui. Et un mot d'ordre bad writing :

Balbutier, balbutier jusqu'à la vanne rompt.

N'empêche que certains fragments de prose se donnent plus facilement, jusqu'à déboucher sur une limpidité évangélique :

On n'aime pas tellement les gens qu'on aime alors pourquoi nous aimeraient-ils autant qu'on voudrait qu'ils nous aiment.
(sans point d'interrogation)


Les références à des poèmes sont rares, on trouve cependant le cou coupé d'Apollinaire ramené depuis le soleil sur un très trivial canard, du Rimbaud beaucoup et sans guillemets

On a beaucoup frémi quand on a lu Une saison en enfer

une petite bible très rimbaldienne, la Phèdre de Racine mise en scène, questionnée, actualisée et citée.
Des noms d'écrivains, des icônes de lectrice, des anciens (Plotin, Hésiode, Héraclite mais pas Pline plus attendu pourtant dans le contexte pompéien), des modernes de Colette, Emily Dickinson et Proust à Deleuze (six fois) en passant par Beckett qui dit rater mieux ! Et puis un contemporain, Jean-Christophe Bailly (pour Phèdre en Inde), et des contemporaines de celle qui écrivant se cherche un nom à leurs côtés : Chloé Delaume, Valérie Rouzeau, Dominique Dussidour. Il y a mieux, un personnage de lectrice nommé Blanche qui devient femme de ménage chez le phénoménologue Maldiney (fictionnalisé) ; et du coup reçoit Deleuze au sens propre.
On pourrait croire que ce chant cherche à se perdre dans une mystique de la marche sur des brisées et dans ces ruines romaines où errent les chiens (Cave canem), dans les prés où les taureaux (animal récurrent) ressuscitent Phèdre, ou une suivante qui (la) précède; c'est pourtant une poésie qui fait face à l'actuel, qui s'efforce de ne pas oublier les sans droits de Guantanamo par exemple, ceux à qui on refuse la verticalité, droit d'homme debout.
Parmi les reproches qu'on pourrait faire au livre et plus globalement à l'auteur, il y a peut-être un rapport un peu trop artiste au langage, un laisser-couler certes magistral (son flux ressemblant au dripping de Pollock, on aimerait voir ses peintures) dans un cadre ordonné mais qui peut rejeter le lecteur dans son propre enclos d'incompréhension colérique. Il y a un lyrisme complètement assumé, revendiqué :

Oui le lyrisme ! Quand tout fait défaut et que le quotidien n'amuse pas.

…merge pourtant le savoir qu'écrire n'est pas chanter d'où cette douleur très spéciale d'avoir un corps inutile incompétent atrophié par les mots.
Ce livre aura donc des ennemis acharnés (comme la chasse à courre) ou potentiels en plus grand nombre mais il suscitera des admirations légitimes pour sa folie lectrice et sa façon très actuelle de faire vibrer, sonner des traditions.
Le commentaire de sitaudis.fr Editions José Corti (2004)
236 p.
17€
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